Mon séjour aux Philippines est tombé à point nommé, car après avoir été le chouchou des investisseurs pendant dix ans, le pays affiche depuis peu l’un des pires rendements boursiers au monde. Les valorisations sont tombées à leur niveau le plus bas depuis la crise financière mondiale et la liquidité s’est tarie.
Principaux points
Obstacles à court terme : L’inflation des prix de l’énergie alimentée par la guerre en Iran, un important scandale de corruption et l’incertitude politique à l’approche des élections de 2028 ont miné la confiance des investisseurs et contribué à la récente contre-performance du marché boursier des Philippines.
Richesse minérale inexploitée : Le pays se classe au 5e rang mondial pour ses réserves de minerai, mais ne fait pas partie des 20 premiers exportateurs mondiaux. Cela s’explique par un contexte politique défavorable et la faiblesse des institutions plutôt que par des contraintes au chapitre de l’exploitation des ressources, et laisse entrevoir un formidable potentiel de développement futur.
Avantage démographique : Les Philippines comptent 117 millions d’habitants dont l’âge moyen est de 26,8 ans, ce qui en fait l’une des populations les plus jeunes du monde. Cette caractéristique combinée à une faible pénétration financière (ratio de dette des consommateurs au PIB de 13,6 %) crée un énorme potentiel de croissance à long terme.
Contraintes institutionnelles et politiques : Les grands conglomérats peuvent être réfractaires au risque et peu innovants. La faiblesse des institutions comme la banque centrale, les agences d’évaluation du crédit et la bourse ainsi que les changements fréquents à la tête du pays entravent les réformes et le développement économique.
Paradoxe pour les placements : Nous considérons la faiblesse actuelle du marché comme une occasion d’achat. Toutefois, il est essentiel de faire la distinction entre les sociétés innovantes, comme celles d’entrepreneurs de première génération, et les sociétés traditionnelles incapables de s’adapter à l’évolution du monde.
À mon arrivée à Manille, il n’a fallu que 15 minutes pour faire le trajet depuis l’aéroport, alors qu’il prend normalement trois quarts d’heure. La circulation a chuté de 20 %, étant donné que les prix à la pompe ont presque doublé depuis le début de la guerre en Iran. « En fait, c’est une bonne chose, m’a confié le chef des finances du plus important conglomérat du pays. Aux Philippines, nous avons l’habitude des chocs externes, comme une flambée des prix des denrées alimentaires et de l’énergie. En général, les retombées ne durent pas, car la population jeune et dynamique s’adapte facilement, et la consommation intérieure a tendance à repartir rapidement. Nous n’attendons pas de recevoir des subventions. Nous apprivoisons vite les nouvelles situations. Après la pandémie de COVID-19, notre pays est celui qui s’est redressé le premier ; la croissance a redémarré en trombe grâce à la consommation intérieure. »
Les Philippines ont effectivement connu une croissance vigoureuse au cours des 15 dernières années. L’augmentation des virements envoyés au pays par les Philippins qui travaillent à l’étranger dans le secteur des services et l’essor de l’externalisation des processus opérationnels, qui emploie plus de 1,8 million de personnes1, ont été des moteurs importants de croissance. L’afflux d’argent a soutenu un boom de la consommation.
Toutefois, depuis l’an dernier, les Philippines sont confrontées à divers obstacles. Tout a commencé par l’un des plus importants scandales de corruption que le pays ait connus. D’après des personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus, quelque 10 milliards de dollars américains auraient été volés de projets d’infrastructure pour se retrouver dans les poches de politiciens haut placés. L’ampleur de la fraude est telle que, quand le scandale a éclaté, le secteur immobilier haut de gamme est tombé au point mort. Il n’est donc pas étonnant que la méfiance règne, que la grogne monte et que le climat politique soit instable à l’approche des élections présidentielles de 2028.
De plus, le secteur de l’externalisation des processus opérationnels, qui génère 8 % du PIB1, est considéré comme celui qui a le plus à perdre de la généralisation de l’utilisation de l’IA. Jusqu’à présent, l’emploi ne donne aucun signe de faiblesse, mais s’il devait chuter, cela aurait des répercussions importantes sur l’économie des Philippines.
Les Philippins aiment magasiner tard le soir.
Mais c’est la guerre en Iran qui a porté le coup de grâce, les Philippines étant tributaires de l’énergie qu’elles importent du Moyen-Orient. L’inflation est passée de 4,1 % à 7,2 % entre la fin du mois de mars 2026 et la fin du mois d’avril et les prix du transport ont grimpé de 21,4 % sur 12 mois. Comme le gouvernement préfère influer sur la demande, au lieu d’atténuer l’incidence de la hausse du prix du pétrole, la banque centrale a dû relever les taux d’intérêt à court terme. Elle a porté les taux à 4,5 % lors de sa réunion de mars et devrait décréter d’autres hausses au cours des prochains mois. Bien qu’elle doive être temporaire, cette mesure a exacerbé le pessimisme ambiant, le secteur immobilier (surtout résidentiel), qui affichait une surabondance de l’offre, ayant été le plus durement touché.
Sans surprise, le marché boursier a éprouvé des difficultés dans ce contexte difficile. Étant peu exposées au thème de l’IA, les Philippines ont été l’un des marchés boursiers mondiaux les moins performants au cours de la dernière année. Ce piètre rendement n’a fait qu’aggraver le manque de liquidité du marché boursier national. La liquidité est maintenant inférieure de 40 % à ce qu’elle était avant la pandémie de COVID-19, de sorte que de nombreux gestionnaires de fonds de marchés émergents mondiaux évitent le pays. Par conséquent, au 11 avril 2026, le marché boursier se négociait à un escompte de 40 % par rapport à sa moyenne à long terme et frôlait les niveaux observés lors de la crise financière mondiale.
L’une des caractéristiques des Philippines dont nous avons souvent discuté durant mon voyage est la prudence dont font preuve les entreprises malgré la croissance économique à long terme attrayante.
Par exemple, les services financiers sont peu représentés dans le pays, dont le ratio de la dette des consommateurs au PIB figure parmi les plus bas au monde, à 13,6 %, alors que la moyenne mondiale est de 57 %2. De même, 40 % du secteur du commerce de détail est encore informel3, malgré la forte présence de groupes locaux.
Les villes trépidantes des Philippines offrent un passionnant mélange de culture, d’histoire et d’innovation.
Les Philippines ont la chance d’avoir d’importantes réserves de ressources, comme l’or, le nickel et le cuivre, qui les classent au 5e rang mondial. Pourtant, elles ne font même pas partie des 20 premiers exportateurs mondiaux4. Seulement 3 % des terrains à potentiel minier ont été explorés5. Pourquoi ? Lorsqu’on les a interrogés sur les raisons du sous-développement des Philippines, les dirigeants de deux des principaux conglomérats du pays ont pointé du doigt le contexte politique : le gouvernement change souvent, sans avoir de direction claire, et les candidats populistes sont élus après avoir fait campagne sur un thème précis, comme la criminalité, plutôt qu’en promettant des réformes généralement favorables aux entreprises. Ils tiennent également les différentes institutions, comme la banque centrale, les agences d’évaluation du crédit et la bourse, responsables de la croissance anémique du secteur financier.
Les spécialistes du pays nous ont fait part d’un point de vue complètement différent, puisque pour eux, les conglomérats sont responsables du statu quo. D’après eux, comme la plupart de ces conglomérats en sont maintenant à la deuxième ou à la troisième génération, ils manquent d’appétit pour le risque. Ils ne veulent pas bouleverser l’ordre établi. Pourquoi le feraient-ils alors qu’ils sont déjà riches et qu’il leur suffit de conserver leur position dominante dans leurs secteurs d’activité respectifs ? Les entrepreneurs de première génération semblent plus actifs, par exemple, dans le secteur de la logistique.
Comme d’habitude, tout le monde a raison et la vérité se situe quelque part entre ces deux avis : l’absence de réformes fort nécessaires combinée au manque d’innovation empêche les Philippines d’atteindre leur plein potentiel.
Bien que la situation du pays semble très sombre, nous considérons la liquidation actuelle du marché comme une occasion d’étoffer notre position, étant donné que le marché boursier semble survendu.
Cependant, en tant qu’investisseurs à long terme, notre voyage nous a aussi permis de constater la complaisance des grands conglomérats, et nous nous attendons à d’importantes perturbations dans plusieurs secteurs à moyen terme, plus particulièrement dans la finance et le commerce de détail. Il y aura des occasions d’investir dans des sociétés novatrices, mais il sera aussi important de repérer celles qui ne parviendront pas à s’adapter assez rapidement.
Enfin, il faudra un regain d’appétit pour les actions et des changements structurels pour encourager les particuliers et les institutions à investir sur le marché local, qui reste minuscule par rapport à la taille du pays.
Les Philippines, qui comptent 117 millions d’habitants, arrivent au 12e rang mondial par la taille de sa population, qui est aussi l’une des plus jeunes, l’âge moyen étant de 26,8 ans6. Le pays devra relever de nombreux défis, mais sa population jeune et dynamique créera des occasions au cours des prochaines décennies.