Eric Savoie décrit comment le conflit iranien a changé la donne en matière de taux d’intérêt et explique pourquoi les baisses de taux attendues pour 2026 sont maintenant écartées. Et il précise en quoi tout cela touche vos placements en titres à revenu fixe. Il passe aussi en revue le repli massif et la puissante reprise du marché bousier, largement attribuable à l’envolée des actions technologiques alimentée par l’IA, et propose ses perspectives sur le sujet.
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Transcription
Eric Savoie - Premier Stratégiste, Placements
Quelles sont vos perspectives pour les taux d’intérêt ?
Eric: Nous avons assisté à un revirement assez important des perspectives en matière de taux d’intérêt au cours du dernier trimestre en raison de la guerre en Iran, qui a bien sûr provoqué un choc majeur sur les marchés énergétiques mondiaux, notamment une flambée des prix du pétrole. Les perspectives d’inflation ont donc considérablement changé par rapport au trimestre précédent, avant le début de la guerre.
Alors que l’on s’attendait peut-être à ce que les banques centrales baissent les taux d’intérêt cette année, on s’attend désormais à ce qu’elles cessent de les réduire, voire qu’elles commencent peut-être même à les relever vers la fin de l’année. Il y a trois mois, les marchés anticipaient deux baisses de taux aux États-Unis en 2026.
La situation a évolué au point que le marché anticipe désormais une hausse complète des taux d’ici la fin de l’année. Les perspectives en matière de taux ont donc considérablement changé en seulement quelques mois. Selon nous, il est peu probable que les États-Unis modifient leur taux d’intérêt l’an prochain ; c’est du moins notre hypothèse de base.
Nous supposons donc que toute pression inflationniste causée par la guerre en Iran sera probablement temporaire. En réalité, nous pensons qu’une entente sera conclue, que le conflit sera résolu et que les prix du pétrole pourront baisser, mais probablement pas jusqu’aux niveaux observés avant la guerre. Ou bien ils se stabiliseront à un niveau légèrement supérieur à celui observé avant la guerre.
À terme toutefois, à l’approche de 2027, nous prévoyons que les pressions inflationnistes se stabiliseront et s’atténueront. Tout dépendra de la façon dont les banques centrales décideront d’y répondre et de leur conviction ou non que ces pressions inflationnistes sont temporaires. Si c’est le cas, nous ne voyons pas la nécessité pour les banques centrales de procéder à des hausses agressives des taux, du moins aux États-Unis. Au Canada, nous tablons sur des hausses de 50 points de base au cours de l’année à venir. Cependant, nous ne prévoyons aucun changement aux États-Unis.
Quelle est votre opinion au sujet des titres à revenu fixe ?
Notre opinion sur les titres à revenu fixe s’est améliorée au cours du dernier trimestre, car les rendements ont augmenté, les investisseurs ayant intégré les anticipations de hausse de l’inflation liées à la guerre en Iran et au choc des prix de l’énergie qui en a découlé, qui a fait grimper les prix du pétrole à l’échelle mondiale. Avec des rendements plus élevés, les investisseurs bénéficient bien sûr de revenus d’intérêts plus importants lorsqu’ils investissent dans des titres à revenu fixe.
Ainsi, à ces niveaux de rendements plus élevés, nos modèles suggèrent que le rapport risque-rendement s’est amélioré pour les investisseurs en titres à revenu fixe, à environ 4,5 % pour les obligations américaines à dix ans. C’est bien au-delà de ce que notre modèle considérerait comme approprié. Il tablerait plutôt sur un rendement d’environ 3,7 % pour les obligations américaines à dix ans.
Il y a donc une marge de manœuvre assez importante. Si nos prévisions pour l’année à venir s’avèrent exactes, à savoir un apaisement des pressions inflationnistes et pas de hausse agressive des taux des banques centrales, nous ne voyons pas vraiment dans ces conditions un potentiel de hausse importante, ou du moins soutenue et significative, des taux obligataires.
Selon nous, le risque d’évaluation pour les investisseurs en titres à revenu fixe est donc relativement faible. Par conséquent, nous estimons que le ratio risque-rendement est favorable. Nous nous attendons donc à ce que les investisseurs en obligations d’État à revenu fixe obtiennent des rendements entre 1 % et 5 % au cours de l’année à venir.
Il faut noter que le risque de subir des pertes substantielles au cours de cette période est très faible. Bien sûr, les investisseurs qui cherchent un potentiel de rendement supérieur peuvent se tourner vers les obligations d’entreprises. Mais dans ce segment, nous tenons à avertir les investisseurs que les écarts de crédit sont historiquement faibles en ce moment.
Ainsi, la prime ou le rendement supplémentaire qu’un investisseur peut percevoir, ou qui lui est offert, en contrepartie du risque de défaut des obligations d’entreprises est particulièrement faible, ce qui rend le ratio risque-rendement de ces titres moins attractif. Par conséquent, nous avons maintenu notre exposition au risque de crédit à un niveau relativement faible pour nos placements à revenu fixe.
Quel est votre point de vue à l’égard des actions ?
Les marchés boursiers ont connu un trimestre très intéressant. En mars, nous avons assisté à une liquidation assez importante des actions liées à la guerre en Iran. Les investisseurs étaient très inquiets et craintifs, et les actions ont subi une correction de près de 10 % au sein de l’indice S&P 500 avant de connaître une très forte reprise. Ainsi, la clé de cette reprise, même si la guerre se poursuivait en arrière-plan, provient de l’amélioration spectaculaire des perspectives de bénéfices du S&P 500, voire des marchés boursiers du monde entier.
En réalité, ce qui se passe ici, c’est l’intelligence artificielle. L’enthousiasme suscité par l’IA et les dépenses pour construire des centres informatiques et augmenter la puissance de traitement font grimper les actions technologiques, et c’est ce qui a véritablement alimenté ce rebond. Cette reprise s’est d’ailleurs concentrée sur un petit groupe, à savoir les actions technologiques.
Et parmi ces actions, ce sont surtout les actions du secteur des semi-conducteurs qui ont profité de cette tendance. Il s’agit des fabricants de puces ou des entreprises qui fournissent les composants nécessaires à ces centres informatiques, où se concentre une grande partie de ces dépenses. À ce stade, les bonnes nouvelles liées à l’IA sont donc largement prises en compte dans les cours. Cela a notamment profité aux régions fortement exposées à l’IA, comme les marchés émergents et les États-Unis en particulier. La question clé pour l’orientation future du marché boursier est donc de savoir si cette croissance soutenue, voire élevée, des dépenses dans le domaine de l’IA peut se poursuivre. Selon nous, les facteurs favorables actuels devraient persister et continuer de contribuer à la hausse des marchés boursiers.
Mais la vulnérabilité du marché s’accroît en raison des valorisations élevées. Les investisseurs sont très optimistes et ils prennent déjà en compte un grand nombre de bonnes nouvelles. Ainsi, en cas de ralentissement de l’activité de l’IA ou de perte de confiance des investisseurs à l’égard du potentiel de l’IA, les actions seraient certainement vulnérables.
Comment avez-vous positionné votre composition de l’actif dans le contexte actuel ?
Quand nous réfléchissons à notre recommandation de répartition de l’actif pour un investisseur mondial en quête d’équilibre, nous tenons toujours compte des défis à court terme ainsi que des occasions à long terme. Bien sûr, il y a toujours des sources de préoccupations à court terme. En ce moment, c’est la guerre en Iran. L’IA pose question, plus particulièrement la durabilité de ce thème.
La question est de savoir si elle répondra aux attentes élevées des investisseurs. Si l’on se projette à long terme, nous pensons que ces obstacles seront probablement surmontés. La croissance économique devrait se poursuivre, les bénéfices des sociétés devraient continuer de croître et les actions devraient poursuivre leur hausse. Alors, comment gérer cela à court terme ?
Notre hypothèse de base table sur une poursuite de la croissance économique. Certes, le conflit au Moyen-Orient assombrit les perspectives de croissance, mais pas assez pour provoquer une récession, selon nous. Il provoque peut-être une hausse de l’inflation. Nous pensons que cet effet sera probablement temporaire.
La hausse des rendements obligataires observée au dernier trimestre offre l’occasion d’accroître légèrement notre exposition aux titres à revenu fixe. En effet, nous étions sous-pondérés sur les titres à revenu fixe au début du trimestre, et nous avons donc profité de la hausse des rendements pour réduire notre sous-pondération dans ce segment. Nous avons augmenté notre exposition aux obligations de 50 points de base, en puisant dans les liquidités.
Nous restons donc légèrement sous-pondérés, mais dans une moindre mesure qu’il y a un trimestre. Notre hypothèse de base continue de tabler sur le fait que les actions surpasseront les obligations au cours de la prochaine année. Nous reconnaissons toutefois que les valorisations sont assez élevées, et la prime de risque sur actions – l’écart entre les actions et les obligations – est historiquement faible, donc nous ne pensons pas que ce contexte justifie une prise de risque excessive au sein de notre répartition d’actifs. Nous avons donc une légère surpondération des actions, dépassant de 1 % notre position stratégique neutre. Cela nous place en bonne position pour tirer parti d’une éventuelle volatilité. Toutefois, nous avons quelque peu modifié notre pondération en actions au niveau régional.
Nous avons ramené notre surpondération des marchés émergents à un niveau neutre. En effet, les actions des marchés émergents ont connu une très forte progression, en grande partie grâce aux actions du secteur des semi-conducteurs, qui ont affiché une évolution très concentrée. Nous avons décidé de passer d’une légère surpondération à une pondération neutre. Nous avons réduit notre surpondération des titres européens et sommes passés à une sous-pondération.
Ce passage d’une légère surpondération à une légère sous-pondération est dû au fait que les défis liés à la guerre en Iran sont susceptibles de nuire un peu plus à l’économie européenne qu’à l’économie mondiale. Nous avons affecté ce produit aux États-Unis. Notre exposition aux actions américaines, qui était légèrement sous-pondérée au trimestre dernier, est désormais légèrement surpondérée.
Nous sommes donc satisfaits de l’ensemble de ces positions. La répartition d’actifs est relativement neutre, avec une légère orientation en faveur des actions afin de continuer à tirer parti des vents favorables liés au développement de l’IA et de tous les facteurs qui y sont associés, tout en conservant une répartition responsable qui nous permet de faire face à toute forme de volatilité éventuelle.