Les infrastructures qui soutiennent les systèmes critiques deviennent un pilier stratégique au sein des portefeuilles.
Il arrive que le contexte d’exploitation propre à une catégorie d’actifs change considérablement. C’est ce qui s’est produit au premier trimestre de 2026. L’enchaînement d’un conflit militaire en cours au Moyen‑Orient, d’un choc énergétique d’une intensité inédite depuis les années 1970 et d’une forte concentration des marchés publics a redéfini le rôle des infrastructures privées dans un portefeuille, les faisant passer d’un simple outil de diversification à un véritable pilier stratégique. Les arguments en faveur de cette catégorie d’actifs sont devenus plus probants – et les exigences qui en découlent pour les gestionnaires de fonds sont plus astreignantes – qu’à tout autre moment dans l’histoire des investissements institutionnels.
Dans le présent article, nous exposons notre façon d’envisager le contexte actuel : nous abordons les changements, leurs répercussions sur les systèmes physiques dans lesquels les sociétés évoluent, et la manière dont les facteurs structurels que nous surveillons depuis plus d’un an font sentir leurs effets observables
Le choc énergétique et ses effets en cascade
La plupart de ceux qui ont commenté le conflit en Iran en limitent la portée au prix du pétrole. Ce n’est pas le cas, ou on ne peut à tout le moins le simplifier ainsi. Les perturbations du détroit d’Ormuz, par lequel transitent normalement environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole et une part comparable du gaz naturel liquéfié, ont révélé dans la chaîne d’approvisionnement mondiale une cascade de vulnérabilités qui vont bien au-delà du prix du brut, et qui persisteront longtemps après que la navigation aura repris à la suite d’un cessez-le-feu.
La cascade se présente comme suit. Le pétrole est en amont du gaz naturel liquéfié, qui alimente la production d’engrais azotés, laquelle contribue à la sécurité alimentaire en Asie du Sud et du Sud-Est. Le pétrole est également en amont du soufre, qui entre dans la production de phosphate, celui-ci alimentant à son tour une branche différente de la chaîne des engrais. Le pétrole se trouve en amont du complexe pétrochimique du Golfe, qui fournit les matières premières pour les plastiques, les résines et les produits chimiques industriels que les chaînes d’approvisionnement manufacturières considèrent comme ambiants, c’est-à-dire présents jusqu’à leur disparition soudaine. Le pétrole est aussi en amont de l’hélium, sous-produit de l’extraction du gaz naturel qui n’a aucun substitut dans les secteurs de la fabrication de semi-conducteurs, de la production de fibre optique et de l’équipement d’imagerie par résonance magnétique.
Figure 1 : Pétrole et produits en aval
Sources : Campbell Ramble, « The Cascade » (29 mars 2026) ; analyse de RBC GMA
La communauté des analystes de Campbell Ramble, bulletin d’information publié sur Substack par Alexander Campbell, ancien chef de la section des marchandises à Bridgewater Associates et fondateur de Rose.ai, a décrit cette architecture précisément à la fin de mars : « La plupart des gens pensent encore qu’Ormuz va de pair avec pétrole. Ce n’est pas le cas. Le pétrole est le nœud central. Les dommages sont subis en aval. »
Les analystes ont observé qu’au début du conflit, 200 conteneurs d’hélium ont échoué dans le Golfe. Chacun d’eux contenait 41 000 litres, refroidis à moins de quatre degrés de zéro absolu et bénéficiant d’une isolation d’une durée de 35 à 48 jours avant d’être libérés en permanence dans l’atmosphère. Ce type de particularité physique rend la cascade plausible. Il ne s’agit pas d’une abstraction financière. Nous sommes en présence d’un système physique qui connaît des défaillances séquentielles.
En quoi ce choc est-il différent ?
La différence structurelle du choc de 2026 avec ceux qui l’ont précédé est l’absence d’amortisseur. Le bouleversement de l’offre provoqué par la COVID-19 résultait de la réaction de l’OPEP à une destruction simultanée de la demande : les prix du pétrole se sont effondrés, faute de conducteurs sur les routes. Le choc énergétique de 2022 résultant du conflit entre la Russie et l’Ukraine a coïncidé avec une forte demande après la pandémie, mais il a été amorti par la capacité de la Russie à trouver de nouveaux acheteurs pour son énergie ainsi que par la réorganisation de chaînes d’approvisionnement alternatives en engrais. En 2026, l’économie fonctionnait normalement avant le début du conflit. Le plein emploi avait été atteint et la demande se maintenait. Le choc d’approvisionnement, de l’ordre de 10 % à 15 % dans les secteurs de l’énergie, des engrais, des produits chimiques, des métaux et des gaz spéciaux, s’est répercuté sur une économie sans marge de manœuvre pour l’absorber sans peine. Amoindrie par l’administration précédente pour contenir l’inflation intérieure plutôt que d’être préservée en vue d’une urgence géopolitique, la réserve stratégique de pétrole des États-Unis était historiquement faible au début de la crise et n’avait jamais été aussi peu importante depuis des décennies.
« La plupart des gens pensent encore qu’Ormuz va de pair avec pétrole. Ce n’est pas le cas. Le pétrole est le nœud central. Les dommages sont subis en aval. »
Selon la modélisation de RBC GMA, présentée dans le numéro du printemps 2026 de Regard sur les placements mondiaux, le conflit entraînera une hausse temporaire de 0,5 à 1,5 % de l’inflation globale, qui devrait se résorber à mesure que les flux d’énergie se normaliseront. Il s’agit d’un scénario de base raisonnable pour le prix du pétrole. Ce scénario s’applique moins clairement aux dommages structurels : il faudra de trois à cinq ans pour reconstruire entièrement le principal complexe de liquéfaction de gaz naturel du Qatar, partiellement endommagé durant le conflit, peu importe la date de réouverture du détroit. Les infrastructures matérielles détruites au cours d’un conflit ne sont pas rétablies par un cessez-le-feu. L’effet en cascade est plus long que le conflit qui l’a déclenché.
Incidences pour les investisseurs en infrastructures
Les investisseurs en infrastructures subissent des conséquences précises. Les sociétés qui exercent leurs activités au sein de l’écosystème connecté composé de systèmes essentiels – transport réglementé, services publics essentiels, production sous contrat – augmentent leur valeur structurelle dans cet environnement. Les sociétés qui se trouvent en aval des tensions liées à l’accessibilité (routes à péage grand public, commerces de détail situés dans les aéroports, factures de services publics des ménages) affrontent une contrainte qui ne disparaîtra pas avec la normalisation du prix du pétrole. De plus, le conflit a introduit une question qui était absente de la plupart des cadres de souscription il y a 18 mois : le ciblage délibéré des infrastructures énergétiques et civiles au cours d’un conflit. Craig Tindale, investisseur privé et auteur du livre blanc « Critical Materials: A Strategic Analysis », a analysé la politique de l’administration Trump à l’égard des infrastructures électriques de l’Iran et est arrivé à une conclusion sans équivoque : la menace pesant sur les actifs du réseau n’est plus hypothétique. Cette dimension réelle des conflits modernes demeurera une caractéristique du milieu géopolitique, quelle que soit l’issue du conflit.
Le blocage du détroit d’Ormuz n’a pas révélé une nouvelle vulnérabilité, mais plutôt une vulnérabilité latente : les systèmes physiques ont reposé sur l’hypothèse de flux sans friction, une hypothèse qui ne devrait plus être tenue pour acquise.