Eric Lascelles aborde les perspectives de croissance économique mondiale, l’incidence économique émergente de l’IA, les répercussions des droits de douane américains sur le commerce international, les tendances inflationnistes et l’évolution du paysage géopolitique marqué par un ordre mondial multipolaire fondé sur la puissance.
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Transcription
Eric Lascelles, Premier directeur général, économiste en chef et chef, Recherche, Stratégie de placement
Quels pays ou régions devraient être les moteurs de la croissance économique au cours des prochaines années ?
Nous sommes globalement assez optimistes quant aux perspectives économiques. Nous observons en effet d’importants facteurs favorables. Les banques centrales ont abaissé leurs taux, ce qui produit des effets bénéfiques différés. Et un bon nombre de pays mettent en place des mesures de relance budgétaire, parfois de manière délibérée, parfois dans le cadre du renforcement de leur défense, etc. Donc, de ce point de vue, et en tenant compte des gains de productivité liés à l’intelligence artificielle qui commencent à se manifester, nous pensons que les prochaines années devraient être plutôt positives dans l’ensemble. Cela dit, si nous comparons les marchés émergents aux marchés développés, tout en reconnaissant les variations considérables au sein de chacun de ces portefeuilles, nous pensons que les marchés émergents peuvent continuer à offrir un rendement supérieur et qu’ils constituent un placement plutôt intéressant sur le plan des actions.
La Chine n’est peut-être pas dans une situation idéale en ce moment. Elle a en effet connu quelques difficultés récemment, mais nous croyons toujours qu’à moyen terme, il se passe des choses intéressantes, notamment de nombreuses innovations. Nous demeurons donc optimistes, même si la croissance ne devrait atteindre qu’environ 4,5 % en 2026. Fait remarquable cependant ; il semble que l’Afrique subsaharienne semble sur le point de surpasser une grande partie de l’Asie. Ce n’est donc pas une situation habituelle. Cela montre qu’une partie du monde qui ne bénéficie peut-être pas de toute l’attention qu’elle mérite évolue elle aussi assez rapidement. Il faut donc le souligner, même si bon nombre de ces marchés sont encore à la frontière, contrairement aux marchés émergents. Du côté des pays développés, selon nous, les États-Unis ne se démarquent plus autant, mais ils devraient tout de même afficher une croissance assez solide et bénéficient notamment de dépenses en immobilisations assez importantes de la part de certains fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle.
Mais leur avance est peut-être moins importante par rapport à la plupart des autres pays développés. De manière générale, nous pensons que nombre de ces facteurs favorables s’appliquent à de nombreux pays développés. Nos perspectives sont raisonnablement positives pour le Japon et la zone euro, ainsi que pour le Royaume-Uni. En ce qui concerne le Canada, évidemment, il y a des défis, et il y a encore beaucoup d’incertitude en matière de politique commerciale. De même, sans une réelle croissance démographique, le rythme de la croissance économique devrait être limité. Mais en fin de compte, nous pensons qu’une certaine accélération est possible au cours du second semestre de cette année. Et nous estimons aussi que cette économie devrait pouvoir croître à un rythme proche de son potentiel l’an prochain.
Commençons-nous à voir les effets de l’IA sur l’économie ?
Selon nous, l’intelligence artificielle est de plus en plus visible dans les données économiques. Cela s’explique en partie par la hausse spectaculaire des marchés boursiers ces dernières années, due en partie à l’engouement pour l’IA, qui a généré beaucoup de richesse. Cela devrait, dans une certaine mesure, soutenir les dépenses de consommation dans les années à venir. Plus directement, cependant, des sommes colossales sont investies pour construire des centres de données et développer ces grands modèles de langage. On observe donc une forte augmentation des dépenses en immobilisations, surtout aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Chine. Mais nous pensons que cela contribuera de manière significative à la croissance économique, tant en 2025 qu’en 2026. Cela se reflète d’ailleurs dans les données. En revanche, il est un peu plus difficile de dire si cela se traduit déjà par des gains de productivité. C’est en quelque sorte l’objectif de toute cette innovation en IA, donc on peut s’attendre à ce que cela se produise à long terme. Selon nous, nous commençons déjà à le constater. Nous avons donc revu nos prévisions à la hausse pour en tenir compte. À l’heure actuelle, nous pensons que les données américaines ont déjà peut-être bénéficié dans une certaine mesure de ce facteur l’année dernière. C’est donc un élément clé.
En revanche, l’IA et la mesure dans laquelle elle remplacera la main-d’œuvre suscitent des inquiétudes. Nous avons donc constaté des pertes d’emploi ciblées et à petite échelle. Ce n’est pas inhabituel avec les nouvelles technologies. La question est de savoir si ces personnes seront capables de trouver des emplois équivalents ou meilleurs ailleurs dans l’économie. Cela reste à déterminer, mais certains effets sont déjà visibles.
De même, les investisseurs et les marchés font preuve d’un peu plus de discernement et reconnaissent que, dans le domaine de l’IA, il y a certes plus de gagnants que de perdants, mais il y a tout de même des perdants. Certains secteurs sont donc quelque peu perturbés. Les logiciels ont attiré l’attention en raison de l’excellent codage de ces modèles. Il y a donc des gagnants et des perdants. Je pense que l’autre thème mis en exergue récemment est simplement la crainte que l’IA évolue si rapidement qu’elle pourrait remplacer un grand nombre de travailleurs, créer de gros problèmes dans les secteurs des affaires et ainsi de suite. Pour être honnête, cette question reste vraiment ouverte. Nous ne savons pas exactement où cela va nous mener.
J’apporterais toutefois au moins deux contre-arguments partiels. Le premier serait que si nous nous retrouvons effectivement dans une situation où les entreprises souhaiteraient licencier un grand nombre de travailleurs, les gouvernements pourraient intervenir et taxer l’IA et le calcul afin que le remplacement complet de la main-d’œuvre soit moins attrayant, et lever des fonds pour reconvertir les travailleurs ou les indemniser. Il n’est donc pas impossible que cela prenne une tournure négative, même s’il s’agit d’une forme d’IA remarquablement puissante. Autre contre-argument ; nous ne savons pas si l’IA en arrivera là. La plupart des grandes évolutions technologiques ont bouleversé les choses, toutefois, elles n’ont pas remplacé la main-d’œuvre de façon permanente et cela pourrait aussi être le cas ici.
Comment les droits de douane américains ont-ils refaçonné le commerce international ?
Les droits de douane se reflètent dans les données économiques. Et dans la mesure où ce sont les États-Unis qui ont été le principal acteur quant à l’imposition des droits de douane, il est clair que certains pans de l’économie américaine sont plus faibles que prévu en raison de cela. L’inflation a augmenté, ce qui a entraîné un léger appauvrissement des consommateurs. De même, les marges bénéficiaires ont été inférieures aux attentes. Les échanges commerciaux ont aussi diminué. Les importations des États-Unis sont inférieures à leur niveau d’il y a un an. C’est particulièrement notable vis-à-vis de la Chine, qui est le pays qui s’est vu imposer les droits de douane les plus élevés. Il est donc clair qu’il y a eu des effets et des dommages liés aux droits de douane. Je dirais que ces dommages ne sont pas aussi importants qu’attendu, en partie parce qu’il n’est pas réaliste de rapatrier la production et autres activités en si peu de temps, et en partie parce que les droits de douane mis en place n’ont pas été aussi élevés que certains taux initialement brandis comme menace.
Cela a donc été un coup dur, mais pas un coup dur insurmontable. Le reste du monde s’est efforcé de combler ce vide que les États-Unis, dans une certaine mesure, ont créé dans le commerce mondial. D’autres pays ont donc conclu des accords commerciaux entre eux. Ils ont donc en quelque sorte trouvé d’autres marchés. Les données sur le commerce mondial sont donc toujours en hausse, même si celles des États-Unis sont en recul. Il y a donc eu une certaine compensation à ce niveau. Je pense qu’il y a bien eu des dégâts, mais pas aussi importants qu’attendu. Cela n’a pas été un facteur de récession. Ça n’a jamais semblé devoir l’être. Mais il y avait des craintes à cet égard. Il convient aussi de noter que les États-Unis ont également eu un peu de chance. L’année ait été marquée par les droits de douane, mais l’IA a véritablement stimulé la croissance. Une partie des dommages initiaux a ainsi été corrigée.
Quelles sont vos perspectives concernant l’inflation ?
L’inflation a atteint des niveaux extrêmement élevés au début des années 2020. Heureusement, nous avons constaté une baisse significative depuis lors. Cependant, elle n’est jamais vraiment revenue aux 2,0 % que les banques centrales souhaiteraient idéalement voir. Il y a eu une légère hausse au cours de l’année dernière, car les droits de douane, qui sont inflationnistes, se sont répercutés sur les chiffres. Les chiffres de l’inflation ne sont pas parfaits. Nous étions en train d’observer, et j’insiste sur l’usage du passé, des progrès vers la fin de 2025 et au tout début de 2026, lorsque l’impact des droits de douane semblait commencer à se résorber. Au cours de l’année à venir, et certainement jusqu’à la fin de 2027, il est possible que l’inflation progresse davantage vers des taux d’inflation plus normaux, même s’ils pourraient encore être légèrement supérieurs aux objectifs.
Nos économies exploitent globalement leur potentiel, ce qui est plutôt bon signe. Les attentes d’inflation ne sont pas trop élevées. Et l’impact des droits de douane sur l’inflation s’estompe dans une certaine mesure. Dans l’ensemble, nous sommes donc raisonnablement optimistes quant aux perspectives d’inflation à moyen terme. Le tournant ou la complication, et je dois préciser que j’enregistre cette vidéo au début de mars, c’est la guerre contre l’Iran qui vient de débuter. Le prix du pétrole a considérablement augmenté. Nul ne sait combien de temps cela va durer. Les marchés des paris estimeraient environ un mois ou deux, auquel cas il y a peut-être une chance que cela s’atténue assez rapidement. Mais dans l’état actuel des choses, du moins à très court terme, les chiffres de l’inflation seront beaucoup moins réjouissants. Les chiffres de février et de mars, voire au-delà, risquent d’être un peu plus élevés.
Ainsi, alors que nous évoluions dans un contexte d’inflation de l’ordre de 2,5 %, nous pourrions nous retrouver temporairement dans un contexte avoisinant les 3 %. Ce n’est donc pas tout à fait le niveau souhaité. Je pense que les banques centrales peuvent en grande partie faire abstraction de cela. Elles admettront que l’inflation de base reste probablement un peu plus modérée, voire qu’elle évolue dans une direction favorable. Traditionnellement, comme pour les droits de douane, les banques centrales sont censées faire abstraction des chocs exogènes ponctuels liés aux prix, ce qui est le cas ici. Je pense que cela ne changera pas radicalement la donne. Pendant un moment, les chiffres de l’inflation seront moins réjouissants avant, espérons-le, de revenir à une trajectoire plus favorable.
Comment évolue l’ordre mondial ?
Notre analyse de l’évolution de l’ordre mondial a toujours été assez cohérente. Après la longue hégémonie des États-Unis, nous vivons désormais dans un monde multipolaire. La Chine est aujourd’hui une puissance au même titre que les États-Unis, ce qui a des implications assez importantes. Il n’est pas rare d’assister à des phénomènes comme la démondialisation dans ce type de contexte. Il est donc probable que cette situation perdure pendant encore des décennies. Selon moi, il est clair à ce stade que nous passons d’un ordre fondé sur des règles à un ordre fondé sur la puissance, que les grands pays font pression, et que les règles et les normes internationales ne s’appliquent plus tout à fait comme auparavant. En conséquence, le contexte mondial est plus dangereux.
Nous constatons que les dépenses militaires augmentent et devraient continuer à augmenter, avec une armée américaine plus affirmée, en particulier en ce moment. Cela s’explique en partie par la « doctrine Monroe », c’est-à-dire que les États-Unis donnent la priorité à l’hémisphère occidental, qu’ils estiment y être prédominants. Ils ont renversé le gouvernement au Venezuela et nourrissent peut-être d’autres aspirations dans cette région, certainement très importantes. La priorité accordée à l’hémisphère occidental ne semble cependant pas être appliquée. Au moment où j’enregistre, début mars, les États-Unis ont également attaqué l’Iran et sont très engagés dans cette région. Cela témoigne, une fois de plus, de l’incertitude ainsi que des risques et des conséquences très réelles d’un contexte mondial plus dangereux. Nous pensons donc qu’une certaine prime de risque géopolitique, même après cette guerre, devrait s’établir dans les mois à venir.
Une certaine prime de risque géopolitique pourrait bien persister à l’avenir. C’est tout simplement une période plus incertaine. Il est donc logique que cette prime existe dans une certaine mesure. Je pense qu’un autre changement à l’ordre mondial est l’exceptionnalisme américain, qui décline peut-être un peu. C’est évidemment toujours une grande puissance. Elle l’affirme d’ailleurs avec force sur le plan militaire actuellement. Mais le reste du monde a une opinion moins favorable des États-Unis que par le passé. Les États-Unis se désengagent du commerce mondial et inspirent globalement moins confiance. Selon nous, les États-Unis perdent un peu en importance sur la scène mondiale. On observe d’ailleurs une certaine réduction des flux, par exemple des allocations en dollars, et les gestionnaires de réserves achètent un peu plus d’or ou diversifient leurs placements dans d’autres devises. Et cette tendance pourrait bien persister. Pour résumer ; un monde multipolaire et un ordre fondé sur la puissance. À la marge, cela s’accompagne généralement d’une croissance économique un peu plus faible, d’une inflation un peu plus élevée et de primes de risque légèrement plus importantes sur les marchés.