Comme les actions des marchés émergents ont surpassé les actions des marchés développés pour une deuxième année consécutive, de nombreux investisseurs se demandent si elles sont à l’aube d’une ère nouvelle et amorcent un supercycle à long terme. Portés par un supercycle industriel, les bénéfices des sociétés de marchés émergents entament une troisième année de croissance plus rapide que celle des bénéfices de l’indice MSCI Word. Cette vigueur découle non seulement des investissements dans l’intelligence artificielle (IA) et plus généralement du cycle des infrastructures liées à l’IA, mais aussi des dépenses en immobilisations axées sur la transition énergétique, la défense et l’industrie. L’Asie demeure le moteur de la fabrication à l’échelle mondiale, mais les marchés émergents en général sont aussi susceptibles de bénéficier de la forte demande visant l’exploitation minière, les marchandises et les réseaux électriques. Compte tenu de la convergence de ces supercycles, qui sont dictés par la politique et devraient durer plusieurs années, nous sommes convaincus que les marchés émergents conserveront leur avance.
À long terme, l’économie mondiale connaît une transformation sans précédent. Les marchés émergents, longtemps considérés comme suivant la demande des économies développées, sont en train de devenir eux-mêmes les principaux moteurs de la croissance mondiale et de l’innovation. Cette évolution découle de changements structurels fondamentaux, plutôt que de tendances cycliques temporaires, qui ouvrent une nouvelle ère d’expansion autonome des économies émergentes.
Aujourd’hui, plus de 80 % de la population mondiale vit dans les pays en développement, et ce poids démographique se traduit progressivement en influence économique. Les marchés émergents représentent déjà plus de 50 % du PIB mondial et leur apport à la croissance économique mondiale devrait atteindre 65 % d’ici 2035. Cette transition repose sur cinq piliers essentiels qui, collectivement, façonnent le modèle de croissance des marchés émergents.
Premièrement, la demande intérieure remplace la dépendance à l’égard des exportations. L’émergence des classes moyennes, l’urbanisation rapide et l’inclusion financière attribuable aux technologies financières stimulent la demande intérieure indépendamment des cycles des marchés développés. Des pays comme l’Inde, où le taux d’urbanisation oscille autour de 35 % et devrait atteindre 50 % d’ici 2050, sont un bon exemple de cette transformation. L’adoption des paiements numériques a bondi dans les économies émergentes, reliant des centaines de millions de consommateurs aux systèmes financiers officiels.
Marchés émergents – Pondérations sectorielles recommandées
Nota : Au 28 mai 2026. Source : RBC GMA
Portés par un supercycle industriel, les bénéfices des sociétés de marchés émergents entament une troisième année de croissance plus rapide que celle des bénéfices de l’indice MSCI Word.
Fourchette d’équilibre, indice MSCI Emerging Markets
Valorisations et bénéfices normalisés
Nota : Les estimations de la juste valeur sont présentées à titre indicatif seulement. Des corrections sont toujours possibles et les valorisations ne limiteront pas le risque de dommages résultant de chocs systémiques. Il est impossible d’investir directement dans un indice non géré. Source : RBC GMA
Deuxièmement, la dédollarisation réduit la vulnérabilité des monnaies. La part du dollar dans les réserves mondiales de devises est passée de 70 % il y a 20 ans à 58 % à l’heure actuelle. La part des titres du Trésor américain détenus par des étrangers a chuté de 38 % en 2010 à seulement 13 % en 2025, tandis que les banques centrales diversifient de plus en plus leurs réserves en utilisant l’or et les devises régionales. Cette autonomie financière protège les marchés émergents contre les chocs des taux d’intérêt et des perturbations des flux de capitaux aux États-Unis.
Troisièmement, l’amélioration des données fondamentales macroéconomiques assure la résilience. La situation budgétaire des pays émergents est plus saine que celle des pays développés. Ainsi, la dette publique est nettement inférieure au niveau de 120 % du PIB observé dans les économies avancées. Les taux directeurs réels se situent à des sommets inégalés en dix ans par rapport aux marchés développés, ce qui attire des capitaux et soutient les investissements tout en renforçant la compétitivité des exportations.
Quatrièmement, l’intégration entre les pays émergents crée des écosystèmes de croissance qui se renforcent les uns les autres. Les échanges commerciaux entre marchés émergents sont passés d’environ 25 % du commerce total des marchés émergents en 1990 à près de 50 % aujourd’hui. La Chine est devenue le principal partenaire commercial pour environ 70 % du monde, ce qui a fondamentalement réorienté le commerce mondial au détriment des marchés développés. À l’heure actuelle, le Brésil exporte plus de soja vers la Chine que vers les États-Unis, tandis que les économies africaines commercent de plus en plus avec l’Inde et la Turquie.
Cinquièmement, l’indépendance technologique permet à certains marchés émergents de devenir des chefs de file mondiaux. La Chine fabrique plus de 60 % des véhicules électriques produits dans le monde et 75 % de la capacité des batteries, ce qui la place au cœur de la transition mondiale vers la décarbonation. Taïwan domine la production de semi-conducteurs, tandis que l’Inde reste un participant important dans le domaine de l’IA grâce à ses talents en logiciels et à son expertise en services informatiques. L’Inde compte le plus grand nombre d’ingénieurs en logiciels anglophones au monde et continue de faire progresser la mise en œuvre de l’IA dans les entreprises.
Malgré ces puissants facteurs structurels favorables, les actions des marchés émergents restent sous-représentées dans les indices de référence mondiaux, avec des pondérations de seulement 10 % à 12 %, et se négocient à des escomptes sans précédent par rapport aux actions des marchés développés. Ce décalage montre soit que les marchés émergents sont fondamentalement mal évalués ou que leurs avantages structurels ne sont pas reconnus à leur juste valeur.
Les arguments en faveur des placements ne se limitent pas aux économies individuelles pour englober les occasions régionales. La Chine 2.0 opère un virage décisif de la fabrication vers la domination technologique, soutenue par l’épargne excédentaire des ménages, évaluée à 8 800 milliards de dollars américains, qui attend d’être mise à profit. Malgré sa récente contre-performance, l’Inde affiche des données fondamentales intactes : une liquidité intérieure favorable, de solides facteurs démographiques et une participation importante à l’économie de l’IA. Le Brésil est bien placé pour connaître un retour à la normale des taux et une reflation, grâce aux exportations de marchandises qui offrent une protection naturelle en cas de déceptions à l’échelle mondiale.
Cependant, des risques subsistent. Le retour de l’exceptionnalisme des États-Unis, alimenté par leur position dominante dans l’IA, pourrait de nouveau attirer les capitaux vers les géants américains de la technologie. Les marchés émergents tributaires de l’énergie sont vulnérables aux chocs des prix des marchandises, qui touchent particulièrement la Chine, l’Inde, Taïwan et la Corée du Sud. La capacité de la Chine à s’extirper du piège des revenus intermédiaires par des réformes axées sur la consommation demeure essentielle au rendement de l’ensemble des marchés émergents, alors que les tensions géopolitiques menacent la stabilité des marchés.
Pourtant, la trajectoire est claire : après avoir joué les seconds rôles pendant des décennies, les économies émergentes apprennent à voler de leurs propres ailes, propulsées par la montée de la demande intérieure, l’approfondissement de l’intégration économique et une autonomie financière accrue. La prochaine période de croissance mondiale appartient de plus en plus aux pays émergents.