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7 minutes to read by  Équipe Titres à revenu fixe, BlueBayP.Kurdyavko, CFA Feb 24, 2026

Avez-vous eu la chance de visiter Istanbul, ce carrefour dynamique relie l’Europe et l’Asie par le détroit de Bosphore ? Le mélange d’histoire ottomane et d’énergie moderne y est palpable, et la ville offre des vues remarquables.

Lors de mon récent voyage en Turquie, plusieurs choses m’ont frappée :

  • Malgré la beauté immuable d’Istanbul, il y règne un paradoxe que l’on constate souvent dans les pays en développement : la tension entre faire ce qui est économiquement orthodoxe et prendre des mesures acceptables sur le plan politique.

  • La politique monétaire actuelle de la Turquie constitue une excellente étude de cas de ce dilemme, dont les conséquences dépassent largement les frontières nationales.

  • Le pays doit maintenir un équilibre entre plusieurs priorités, y compris l’orthodoxie de sa politique monétaire ainsi que son programme géopolitique et politique.

Après une période de politique monétaire peu orthodoxe qui a débuté en 2018, la banque centrale de la Turquie a bifurqué vers l’orthodoxie à la suite des élections parlementaires et présidentielles de mai 2023.  Depuis ce temps, le pays a amorcé ce que plusieurs considéreraient comme un cycle de resserrement monétaire typique, où le taux directeur a atteint 50 % en mars 2024 dans l’objectif de combattre l’inflation qui avait atteint un sommet de plus de 80 %. Alors que l’inflation commençait à faiblir, la banque centrale de la république de Turquie (CBRT) a assoupli son approche et a fait passer ses taux à 37 % en janvier de cette année, dans l’espoir que l’inflation s’établirait environ entre 20 et 25 % d’ici la fin de cette année. En discutant avec les dirigeants des grandes banques du pays, un portrait clair s’est dégagé : l’approche orthodoxe fonctionne, mais elle a un coût.

Depuis le milieu de 2024, le secteur bancaire connaît une renaissance de sa rentabilité. Les marges nettes d’intérêts (MNI) atteignent de nouveaux sommets, certaines institutions ciblent des MNI de 4,5 %, ce qui contraste nettement avec les marges comprimées des dernières années. Le marché prévoit une plus grande diminution de l’inflation cette année, qui pourrait tourner autour de 25 % et accroître la rentabilité du secteur bancaire. Chaque tranche de 100 points de base d’inflation représente une pression négative sur les marges d’intérêts d’environ 15 points de base. Toutefois, les décideurs politiques se sont empressés de faire appel à des mesures macroprudentielles pour compléter la boîte à outils de politique monétaire, mettant en place un appétit limité visant à conserver ces taux élevés. Cette pratique a créé un équilibre délicat pour les institutions financières.

Certaines mesures macroprudentielles pourraient exercer une pression sur les bilans des banques et sont de courte durée par nature. Par exemple, l’exigence de maintenir des dépôts en TRY à un minimum de 60 % de la base totale des dépôts risque d’exercer une pression sur les marges des banques alors que celles-ci se font concurrence en ce qui concerne l;es dépôts nationaux, surtout compte tenu du désir des Turcs d’obtenir des dépôts d’or, de l’augmentation considérable de sa valeur au cours de la dernière année et de sa classification à titre de dépôt de change. De plus, la volonté de rehausser les taux à compter de maintenant est également assez limitée. Le coût sur le plan humain est clair : les prêts non rentables (PNR) augmentent alors que quelque quatre millions de personnes demeurent en situation de défaut sur leur carte de crédit ou de débit personnelle et que le fardeau des taux d’intérêt excède de loin la croissance des salaires. Bien que les banques aient les compétences nécessaires pour vendre leurs portefeuilles de PNR, la tolérance publique et politique à l’égard de taux plus élevés est assurément faible. Par conséquent, la question qui m’est venue à l’esprit alors que j’enchaînais les rencontres à Istanbul est la suivante : « Qu’arrive-t-il lorsque les mesures prudentielles cessent de fonctionner ? ».

Ce qui m’a le plus frappée dans les conversations avec les fonctionnaires et les dirigeants d’entreprise, c’est à quel point les calculs stratégiques de la Turquie reposent maintenant davantage sur l’exploitation de la position géopolitique que sur l’atteinte de paramètres économiques précis. Le pays, qui se présente comme un carrefour énergétique essentiel entre l’Europe et la Méditerranée orientale, propose d’ambitieux projets de pipeline reliant le gaz qatari à l’Allemagne et à de potentielles découvertes d’hydrocarbures dans les régions kurdes.

Cet axe géopolitique, qui ne relève pas d’une simple ambition, remodèle actuellement les priorités nationales. La résolution récente des conflits avec les groupes kurdes, ayant pour but de rapatrier les membres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sans qu’ils craignent d’être poursuivis, reflète une approche à l’égard de la stabilité interne qui fait preuve de pragmatisme et qui soutient un positionnement externe. Comme l’a fait remarquer un premier conseiller, « des relations amicales avec les Kurdes » sont essentielles à la stratégie régionale globale de la Turquie.

Les répercussions de cette décision sont profondes. Le rétablissement de la paix avec les Kurdes est crucial pour mettre fin à un conflit qui dure depuis 40 ans, et offre une voie vers la stabilité en Turquie, en Syrie et en Irak en transformant le PKK, qui passe de groupe armé à acteur politique. La capacité de la Turquie à prévoir la stabilité et à servir de corridor énergétique fiable pourrait offrir des retombées économiques qui éclipseraient les coûts à court terme de l’orthodoxie monétaire. Cette stratégie nécessite cependant une cohésion interne durable et une réussite diplomatique externe, deux éléments qui demeurent incertains.

Ce qui est peut-être le plus révélateur, c’est que plusieurs discussions ont permis d’apprendre que le rendement économique est passé au second plan par rapport aux autres considérations de la planification électorale. Comme l’a fait observer un dirigeant de banque, « à l’heure actuelle, l’économie n’est pas une priorité pour la réélection, contrairement aux Kurdes et au Parti républicain du peuple (CHP). » Cela laisse entendre que pour le gouvernement, le succès géopolitique et les victoires politiques à l’échelle nationale sont plus précieux que la réduction immédiate de l’inflation. Le volet fiscal reflète également ce changement de priorité. Bien que l’amélioration du déficit par rapport aux attentes laisse entrevoir une certaine consolidation, la rigueur au chapitre des dépenses demeure sélective. Le gouvernement semble disposé à maintenir une souplesse fiscale dans les secteurs jugés essentiels sur le plan politique, et à faire preuve de resserrement ailleurs.

L’approche actuelle de la Turquie, qui consiste à relâcher l’attention portée à la diminution de l’inflation au profit de la croissance et des victoires géopolitiques à court terme, représente un pari calculé. L’aspect le plus préoccupant n’est pas la tendance à s’éloigner lentement d’une position ferme en soi, mais plutôt la facilité apparente à maintenir cette position. Comme plusieurs banquiers l’ont souligné, les attentes en matière d’inflation sont tenaces et demeurent aux alentours de 20 % à 25 %, ce qui laisse entendre qu’une politique monétaire orthodoxe pourrait être insuffisante si elle n’est pas accompagnée de réformes structurelles complémentaires.

L’expérience turque offre une mise en garde aux autres marchés émergents : l’orthodoxie monétaire peut stabiliser les devises et renforcer les secteurs financiers, mais elle ne peut remplacer une réforme économique générale ou la résolution des enjeux liés à la compétitivité structurelle. Le fait pour le pays d’avoir misé sur les dividendes géopolitiques peut s’avérer visionnaire, mais il comporte un risque de faible rendement économique prolongé si les conditions externes ne se comportent pas comme prévu. Les prochains mois nous diront si l’approche unique de la Turquie peut assurer une prospérité durable ou si les coûts de cette expérimentation surpasseront ultimement ses avantages. Au fil de ses millénaires d’histoire et de culture, Istanbul a représenté un pont entre l’Orient et l’Occident en tant que capitale de trois empires distincts : l’empire romain, l’empire byzantin et l’empire ottoman. Espérons que l’approche audacieuse de la Turquie en vue de concilier ses priorités économiques et ses ambitions géopolitiques permettra de solidifier ce pont et de parvenir à une prospérité tout aussi durable.

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