Je me suis récemment rendue en République du Congo afin de mieux cerner les dynamiques régionales de la CEMAC. Voici ce qui m’a frappée :
Le tissu régional s’effiloche : la monnaie commune et les réserves mises en commun de la CEMAC devraient constituer une source de solidité, mais les réserves régionales sont inférieures aux minimums recommandés par le FMI pour les économies dépendantes des ressources naturelles, et le Cameroun, historiquement considéré comme un pilier stabilisateur, est enlisé dans un vide politique.
La composition de la dette et les risques liés à la gouvernance : les conditions imposées par le FMI ont poussé les pays à contracter une dette intérieure à court terme coûteuse, créant ainsi de nouvelles vulnérabilités. Par ailleurs, la gestion des finances publiques est une préoccupation concrète dans l’ensemble de la CEMAC.
Les perspectives encourageantes du Congo : le Congo a défini des réformes, notamment la numérisation des déclarations fiscales et douanières, la mise en place d’un compte unique du Trésor d’ici juillet 2026, ainsi que la restructuration des subventions dans les secteurs de l’électricité, du pétrole et du gaz. Il dispose également d’un potentiel de ressources inexploité dans des domaines allant de l’exploitation minière aux énergies renouvelables.
Les six prochains mois seront décisifs pour la CEMAC : plusieurs facteurs vont se conjuguer pour déboucher soit sur une transformation, soit sur une crise ; les négociations sur les programmes du FMI avec plusieurs pays, la stabilité des cours du pétrole offrant une marge de manœuvre budgétaire temporaire, les transitions politiques créant des opportunités pour des réformes structurelles, et l’intérêt accru des investisseurs internationaux.
Avez-vous déjà entendu parler des sapeurs de Brazzaville ? Ce mouvement remarquable, composé d’hommes (les sapeurs) et de femmes (les sapeuses) congolais réputés pour leur sens impeccable de la mode et son code vestimentaire haut en couleur, incarne une réalité profonde de la région d’Afrique centrale que la plupart des investisseurs ne parviennent pas à saisir. Je m’en suis rendue compte lors de ma récente visite à Brazzaville, où je souhaitais me faire une idée de la dynamique régionale, alors que les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) se tournent de plus en plus vers les marchés obligataires internationaux pour répondre à leurs besoins croissants en liquidités.
À l’instar des sapeurs eux-mêmes, qui comprennent que le style exige à la fois une touche personnelle et une reconnaissance collective, les six pays de la CEMAC sont confrontés au défi délicat de concilier priorités nationales et coordination régionale. Contre toute attente, les plus petits pays comme la République du Congo pourraient avoir plus de facilité à se transformer que leurs voisins de plus grande envergure. Depuis les berges du fleuve Congo, le contraste est frappant : cette petite nation de 5,5 millions d’habitants est éclipsée par sa voisine visible depuis l’autre côté du fleuve, la République démocratique du Congo (RDC), qui compte près de 100 millions d’habitants. Pourtant, la réussite de pays comme la République du Congo repose autant sur le tissu régional que sur les efforts individuels.
Le tissu régional : des liens qui se délitent
La CEMAC constitue un cas d’étude édifiant sur les complexités de l’intégration monétaire en l’absence d’harmonie budgétaire. Cette union regroupe six pays : le Cameron, la République centrafricaine, le Tchad, la République du Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale. Avec une monnaie commune (le franc CFA), des réserves mises en commun et gérées par une banque centrale commune (la Banque des États de l’Afrique centrale) et des exigences de prise de décision collective pour les programmes du FMI, le tissu régional devrait en théorie être une source de solidité. Au lieu de cela, j’ai découvert une tapisserie dont plusieurs fils se délient, menaçant de détruire l’ensemble de l’ouvrage.
Mes entretiens avec les décideurs politiques ont mis en lumière le réseau complexe de défis auxquels sont confrontés les pays de la CEMAC. Par exemple, les réserves régionales ne couvrent que 3,8 mois d’importations, ce qui est inférieur au minimum de 5 mois recommandé par le FMI pour les économies dépendantes des ressources naturelles. Les exigences du FMI en matière d’assurance régionale créent une dynamique particulièrement perverse ; même si des pays comme la République du Congo, qui ont des excédents budgétaires primaires, sont désireux et capables d’atteindre les objectifs du FMI, ils ne peuvent accéder au financement des programmes que si la majorité des États membres font preuve d’un engagement envers ces politiques.
Or, le soutien du FMI est indispensable pour aider à relever le défi de la dette. Par exemple, le problème d’endettement de la République du Congo, dont le ratio dette/PIB dépasse 90 %1 (FMI, en date de 2025), trouve son origine dans les chocs des prix du pétrole de 2014-2015 et dans d’importants projets d’investissement financés par des accords de préfinancement. Ces accords ont depuis diminué – Trafigura demeurant le seul acteur majeur – et devraient être entièrement remboursés d’ici 2027-2028, mais le pays n’est pas parvenu à maîtriser ses dépenses budgétaires à un rythme suffisamment rapide.
L’absence de leadership : le Cameroun, la pièce maîtresse manquante
En ce qui concerne les autres pays de la CEMAC, la question de l’engagement se résume souvent à celle de la volonté et de la capacité. Dans le cas du Cameroun, la volonté est peut-être présente au niveau des technocrates, mais la capacité à s’engager est discutable, compte tenu du vide politique. Huit mois après des élections contestées, le pays reste sans gouvernement opérationnel, aux prises avec des luttes de faction entre les groupes alignés sur l’épouse du président et d’autres centres de pouvoir. Certains acteurs du marché régional estiment que le président lui-même n’exerce plus de pouvoir effectif, et le poste de vice-président reste vacant ; certains habitants évoquent même une probabilité de 40 % d’une intervention militaire, ce qui crée une absence de leadership dont les répercussions se font sentir dans toute la région.
Cette situation est d’autant plus dévastatrice que le Cameroun a traditionnellement joué le rôle de pilier de la région. Comme l’a déclaré un fonctionnaire, le pays « ressemblait autrefois à la Côte d’Ivoire ». Le pays avait historiquement accès aux marchés internationaux aux taux les plus bas de la région et exerçait une influence stabilisatrice. Cependant, son dysfonctionnement actuel oblige les autres pays à se démener pour trouver d’autres sources de financement, limitant ainsi la coordination politique régionale.
Cela contraste fortement avec ce que nous avons observé dans les transformations réussies en Afrique. Des pays comme le Bénin et la Côte d’Ivoire ont réussi à concilier compétence technocratique et volonté politique. L’actuel ministre des Finances de la République du Congo s’efforce clairement de prendre les bonnes mesures sur le plan technique : mise en place de systèmes de paiement automatique, lancement de comptes de trésorerie uniques et poursuite des réformes du secteur de l’énergie. Toutefois, l’harmonisation des politiques demeure un défi lorsque la coordination régionale manque de vision et de leadership.
Le paradoxe de la composition de la dette et les contraintes pesant sur le secteur bancaire
J’ai pu constater un autre problème structurel intéressant, à savoir les conséquences imprévues des conditions imposées par le FMI. L’insistance du FMI sur des plafonds nuls pour les emprunts extérieurs au cours du dernier programme a rendu impossible tout nouvel emprunt étranger à long terme. Cela a au contraire poussé les pays vers un financement intérieur coûteux et à court terme, créant ainsi de nouvelles vulnérabilités, la dette intérieure représentant désormais plus de 60 % de la dette totale dans des pays comme la République du Congo.
Les pays sont confrontés à un choix difficile s’ils devaient s’engager dans un nouveau programme du FMI : enfreindre les conditions imposées par le FMI en accédant aux marchés extérieurs à plus long terme et risquer d’accroître leurs vulnérabilités extérieures futures, ou respecter les conditions du programme tout en accumulant un fardeau de dette intérieure alors que la liquidité du marché local est limitée. La réglementation prudentielle de la Commission bancaire centrale de l’Afrique centrale – l’organisme de réglementation et de contrôle du secteur bancaire pour la CEMAC – limite l’exposition des banques aux titres souverains à 30 % de leur actif total, et la plupart des établissements ont déjà atteint, voire dépassé, ce seuil. Avec le retrait des banques françaises (qui invoquent de faibles rendements et des exigences de capital élevées) et les banques nationales saturées de titres d’État, les nouvelles capacités de financement sont fortement limitées.
Gestion des finances publiques : l’angle mort systémique
L’une de mes principales préoccupations portait sur les différences concrètes de fonctionnement entre les différents gouvernements. Certains hauts décideurs politiques que j’ai rencontrés ont souligné que la gestion des finances publiques demeure un problème dans la CEMAC, notamment en ce qui concerne les fractures numériques, les préoccupations liées aux dépenses hors budget et la gestion des arriérés. Dans le cas du Congo, les dépenses annualisées en biens et services devraient avoir presque triplé en 2025, selon un récent rapport du FMI – une hausse exceptionnelle due en grande partie aux dépenses militaires, selon l’un des responsables d’une institution multilatérale. Le Trésor et la banque centrale ne disposent pas d’une connectivité numérique adéquate, et les paiements sont encore effectués par des systèmes papier. Cette situation engendre des fractures fondamentales qui compromettent la surveillance financière. En effet, les dépenses hors budget, effectuées par le biais d’ententes avec des contractuels financés par les banques, génèrent des arriérés importants que les gouvernements peinent à quantifier.
D’autres pays de la CEMAC font face à des problèmes similaires. Par exemple, Fitch souligne dans son rapport que le déficit budgétaire du Gabon a fortement augmenté, passant de 3,7 % en 2024 à 12,2 % du PIB en 2025, en raison d’une forte hausse des dépenses en immobilisations, qui ont atteint 11 % du PIB2. Ce chiffre, bien supérieur à celui des années précédentes, exerce une pression considérable sur les finances publiques du pays.
Solutions faciles à mettre en œuvre et occasions liées aux ressources naturelles
Malgré ces défis, le Congo a trouvé des pistes encourageantes pour aller de l’avant. Le ministre des Finances a présenté plusieurs initiatives « faciles » : la numérisation des déclarations fiscales et douanières, la mise en place d’un compte unique du Trésor d’ici juillet 2026 et de vastes réformes du secteur de l’énergie visant les subventions pour l’électricité, le pétrole et le gaz. La volonté politique nécessaire à ces réformes est bien là, mais les obstacles administratifs persistent.
À l’instar des sapeurs, qui transforment de modestes étoffes en symboles d’aspirations et de dignité, les pays de la CEMAC possèdent un remarquable potentiel de transformation, avec des ressources inexploitées dans les secteurs de l’exploitation minière, des phosphates, de l’agriculture et des énergies renouvelables. À lui seul, le Congo dispose d’une combinaison rare de gaz, de phosphates et de potasse, ce qui lui permet d’être potentiellement autosuffisant en matière de production d’engrais tout en créant des occasions d’exportation.
Des projets d’infrastructure comme le pont reliant Brazzaville à Kinshasa, en RDC voisine, constituent un axe de connectivité régionale transformationnel, tandis que les projets d’exportation de gaz impliquant plusieurs pays offrent une diversification économique au-delà de la dépendance au pétrole.
Les six prochains mois : un moment critique
La période à venir s’annonce cruciale pour l’évolution de la CEMAC, les six prochains mois pouvant déterminer l’orientation de la région. Plusieurs facteurs vont se conjuguer pour déboucher soit sur une transformation, soit sur une crise : les négociations sur les programmes du FMI avec plusieurs pays, la stabilité des cours du pétrole offrant une marge de manœuvre budgétaire temporaire, les transitions politiques créant des opportunités pour des réformes structurelles, et l’intérêt accru des investisseurs internationaux pour la région, considérée comme le segment des marchés émergents offrant les rendements les plus élevés et dont les performances restent solides. Toutefois, une mise en œuvre rapide est essentielle.
Risques et occasions : perspectives d’investissement
Du côté positif, la hausse des prix du pétrole offre une marge de manœuvre budgétaire, tandis que les financements italiens en faveur du développement et d’autres financements à des conditions favorables pourraient accélérer la transformation, à condition qu’ils soient correctement utilisés. À elle seule, la Banque mondiale accorde 1 milliard de dollars américains au Congo, avec une possibilité d’accroître ce montant. Plus récemment, certains pays de la région ont aussi pu accéder aux marchés internationaux avant le début des négociations sur le programme du FMI, ce qui a temporairement allégé les pressions s’exerçant sur les liquidités.
Les scénarios négatifs proviennent de la fragmentation régionale. Si la passation de pouvoir au Cameroun reste bloquée et que d’autres pays continuent à s’endetter par le biais d’émissions internationales coûteuses et d’accords adossés au pétrole (comme le récent accord de 1 milliard de dollars américains conclu entre Trafigura et le gouvernement gabonais3), l’ensemble de la région pourrait être confronté à une crise de confiance. En effet, ce petit segment de l’univers des marchés émergents pourrait ternir l’image que le monde extérieur se fait de l’ensemble des marchés émergents, dans un contexte où les investisseurs restent extrêmement sensibles aux risques de défaillance.
Du point de vue de l’investissement, la CEMAC représente le segment de la dette des marchés émergents offrant les rendements les plus élevés et qui continue de bien se comporter, attirant ainsi l’attention des investisseurs malgré les défis. Cependant, des différences importantes se dessinent entre les pays, en fonction des normes de gouvernance et de transparence. Les différentiels entre les pays qui s’efforcent de divulguer l’information appropriée et ceux qui optent pour des placements privés sans contrôle diligent ne feront que se creuser. Sans compter que la pondération des titres mondiaux à revenu fixe dans les marchés émergents reste obstinément basse en raison de la volatilité perçue et des risques de défaillance.
Retour sur le paradoxe des sapeurs
Revenons aux sapeurs et sapeuses de Brazzaville. Ces personnes remarquables ont compris un aspect fondamental de la transformation : la véritable élégance repose à la fois sur l’excellence individuelle et sur la reconnaissance collective. Ils ne s’habillent pas uniquement pour leur satisfaction personnelle, mais pour rehausser le niveau d’ambition et de réussite de toute leur communauté.
La région de la CEMAC est confrontée à un défi similaire. Chaque pays peut mener des politiques saines et réaliser des transformations remarquables ; le programme de réformes du Congo en est une preuve irréfutable. La réussite collective repose toutefois sur l’harmonisation simultanée de plusieurs aspects : la coordination budgétaire, le renforcement des institutions et l’engagement commun en faveur de la transparence et de la bonne gouvernance.
Les sapeurs de Brazzaville ont su maîtriser cet équilibre délicat en transformant des aspirations individuelles en réussite collective. Les six prochains mois montreront si leur pays, et la région de la CEMAC dans son ensemble, sont capables d’en faire autant. C’est là la question déterminante pour l’avenir de la CEMAC.