Will Hayes, gestionnaire associé de portefeuille, Actions, Marchés émergents RBC, RBC Global Asset Management (UK) Limited, explore la revitalisation du marché des actions sud-coréen.
Points saillants :
Un marché boursier en renaissance : longtemps considérée comme un marché difficile à catégoriser et souvent boudée par les investisseurs, la Corée du Sud a connu au cours des 12 derniers mois un regain qui en a surpris plus d’un.
Des vents favorables persistants : fortement exposé à la thématique de l’IA grâce à ses chefs de file mondiaux des puces mémoire, le pays bénéficie aussi des tensions géopolitiques actuelles, notamment dans les secteurs de la construction navale, de la défense et de l’énergie.
Un optimisme mesuré reste toutefois de mise : malgré les réformes de gouvernance et de protection des actionnaires actuellement en cours, rien ne garantit que toutes les entreprises adopteront une approche réellement favorable aux actionnaires.
L’explosion de l’IA propulse la croissance
Dans le contexte mondial actuel, la Corée du Sud, puissance industrielle et économie axée sur les exportations, répond à une demande mondiale croissante. Les secteurs de l’énergie, de la construction navale et de la défense sont en plein essor, leurs produits étant jugés trop stratégiques pour dépendre de pays perçus comme géopolitiquement risqués. Du moins, c’est la perception dominante en Amérique du Nord.
Cela dit, le principal produit d’exportation en forte demande demeure les puces mémoire. C’est d’ailleurs dans ce segment que les contraintes liées à l’IA sont les plus marquées : la demande explose, les capacités demeurent limitées et les prix poursuivent leur hausse, autant pour la mémoire à large bande passante que pour les produits de mémoire plus courants. La Corée du Sud compte deux géants mondiaux de la mémoire dans un secteur de plus en plus concentré. Ensemble, ces sociétés représentent plus de la moitié de l’indice MSCI Korea, ce qui fait de leurs résultats, et plus largement de l’évolution du secteur de l’IA, un moteur essentiel du marché sud-coréen. L’optimisme demeure fort, mais les résultats devront continuer à être au rendez-vous.
Réformes de gouvernance : un tournant majeur
L’attention accordée aux importantes réformes de marché en cours demeure toutefois inégale. Dans un pays où le patrimoine des ménages est depuis longtemps fortement concentré dans l’immobilier, les autorités cherchent à orienter davantage l’épargne vers les marchés boursiers. Le nombre d’investisseurs particuliers a triplé au cours des cinq dernières années. Le président actuel, Lee Jae Myung, fort de l’appui de l’Assemblée nationale et d’un mandat reposant notamment sur le renforcement du marché boursier, a ainsi pu mettre en œuvre des mesures concrètes après une longue période d’impasse politique.
Il ne faut pas sous-estimer la portée de ces changements. Parmi les réformes clés figure la révision de la loi commerciale afin de préciser que les administrateurs ont une responsabilité envers les actionnaires, et non uniquement envers l’entreprise. Pour les personnes moins familières avec la Corée du Sud, cela peut sembler aller de soi. Cette réforme introduit toutefois une véritable imputabilité ainsi que des conséquences concrètes pour les responsables de la gouvernance. Le fait qu’il ait fallu attendre 2025 pour en arriver là relève d’un autre débat, mais cette mesure s’inscrit dans une série de changements susceptibles d’améliorer la protection des actionnaires minoritaires en Corée du Sud. Des mesures comme l’annulation obligatoire des actions autodétenues, le vote cumulatif ou les limites de vote liées aux comités d’audit font moins les manchettes que l’IA ou les tensions géopolitiques. Pour les investisseurs en Corée du Sud, elles pourraient néanmoins avoir des effets tout aussi importants à long terme.
Une arme à double tranchant
Les effets des douze derniers mois sur le marché boursier sud-coréen ont été considérables, attirant davantage d’investisseurs particuliers locaux et leur permettant de profiter de la solide performance du marché. Attirer davantage de capitaux nationaux vers le marché boursier coréen comporte des avantages évidents. Cela dit, dans un environnement mondial en mutation rapide, cette dynamique peut aussi devenir une arme à double tranchant. La volatilité des titres sud-coréens continue de croître, particulièrement dans les secteurs de croissance favoris des investisseurs particuliers, et les mouvements de marché témoignent de réactions de plus en plus impulsives et axées sur le court terme.
Malgré ces risques, le gouvernement considère qu’une participation accrue des ménages au marché boursier revêt une importance stratégique, notamment pour soutenir les retraites dans un contexte de vieillissement démographique. L’augmentation du patrimoine des ménages pourrait aussi contribuer à rendre la fondation d’une famille plus abordable aux yeux des jeunes Sud-Coréens. Les pressions démographiques du pays alimentent parallèlement le développement de la robotique et de l’IA, deux secteurs dans lesquels la Corée du Sud tire un avantage concurrentiel de l’innovation née de la nécessité. Cela dit, les autorités voudront sans doute continuer de s’attaquer au problème du faible taux de natalité, et un effet de richesse associé aux actions sud-coréennes pourrait jouer un rôle favorable à cet égard.
Réduire la décote coréenne
Notre première conclusion est qu’une véritable dynamique de réforme des marchés s’est désormais enclenchée en Corée du Sud. Elle se consolide progressivement dans le cadre législatif et sera difficile à renverser. Toutefois, l’historique inégal de gouvernance d’entreprise qui a alimenté la « décote coréenne » ne peut pas être effacé du jour au lendemain. Il serait naïf de croire que toutes les sociétés sud-coréennes, y compris l’ensemble des chaebols, ont soudainement changé d’approche à l’égard des actionnaires minoritaires et qu’elles privilégieront désormais systématiquement leurs intérêts.
Ce qui nous amène à notre deuxième conclusion. Alors que le gouvernement et les législateurs continuent de mettre en place le cadre nécessaire aux changements du marché, il revient désormais de plus en plus aux entreprises elles-mêmes de passer à l’action. Jusqu’ici, la tendance générale a été favorable à la plupart des sociétés. Dans certains cas, cette amélioration repose simplement sur l’idée que les entreprises ayant de mauvais antécédents en matière de gouvernance ne pourront plus agir avec autant d’excès qu’auparavant.
Nous croyons toutefois que ce type de progression a ses limites et que les prochaines années permettront de véritablement distinguer les sociétés selon la manière dont elles traiteront leurs actionnaires minoritaires. Il appartient maintenant aux entreprises de passer à l’action et de suivre les exemples positifs observés notamment dans le secteur bancaire coréen. Les failles réglementaires, les stratégies de temporisation et les contestations judiciaires demeureront probablement à leur disposition. En conséquence, la façon dont les entreprises sud-coréennes choisiront de se démarquer, positivement ou négativement, leur appartiendra largement. Et, malheureusement, nous nous attendons vraisemblablement à voir les deux scénarios coexister.
Une réforme des marchés en marche
Enfin, après une longue période d’essoufflement, les actions sud-coréennes retrouvent progressivement de l’importance, tant sur le plan national qu’international. Les spéculations entourant un éventuel passage de la Corée du Sud au statut de marché développé selon MSCI se sont intensifiées.
Selon nous, cette éventualité demeure néanmoins improbable pour le moment. En effet, les enjeux liés au marché des changes et à l’accès aux marchés demeurent importants et, tant que certaines interventions comme les interdictions de ventes à découvert ou les limites de négociation liées à la performance resteront possibles, les perspectives de reclassification nous semblent faibles.
Bien que le gouvernement puisse voir dans une reclassification au statut de marché développé une marque de prestige, les bénéfices réels pour le marché et les actions, hormis pour une poignée d’entreprises suffisamment importantes pour se démarquer sur la scène mondiale, restent discutables. Dans un pays où moins de 18 mois se sont écoulés depuis une déclaration de loi martiale, la stabilité relative qu’offre le maintien du statut de marché émergent n’est peut-être pas une si mauvaise chose.