Dans cet épisode, Slava Sherbatov, gestionnaire de portefeuille institutionnel, s’entretient avec Jeffrey Schok, premier gestionnaire de portefeuille, chargé de l’or et des métaux précieux au sein de l’équipe Actions nord-américaines RBC. Ensemble, ils se penchent sur la flambée remarquable des prix de l’or en 2025 et examinent les facteurs fondamentaux de cette hausse. Ils abordent également la récente volatilité des marchés et le rôle complexe de l’or en tant que valeur refuge et actif liquide, et décrivent les principaux scénarios qui pourraient influer sur les perspectives du marché aurifère.
Voici quelques sujets abordés dans cet épisode :
Comment les « six D » (dette, dévalorisation, dédollarisation, démondialisation, diversification... et Donald Trump) concourent au rendement exceptionnel de l’or en 2025
Les rendements des actions aurifères et comportement des sociétés dans ce contexte
Pourquoi les tenants de la gestion active continuent-ils de sous-pondérer structurellement les actions aurifères malgré leurs excellents résultats récents
Comment le double rôle de l’or, tant à titre de couverture du risque que d’actif liquide, a entrainé la volatilité des prix de l’or depuis le début de 2026
À venir – scénarios optimistes et pessimistes pour l’or
Cet épisode de balado a été enregistré le 19 mars 2026.
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Bonjour et bienvenue à ce nouveau balado Le pouls du secteur institutionnel, dans lequel nous abordons des sujets intéressants et pertinents pour les investisseurs institutionnels. Je suis votre hôte, Slava Sherbatov, et nous abordons aujourd’hui le thème de l’or. Nous traitons rarement de matières premières spécifiques dans ce balado. Toutefois, la montée rapide et marquée des prix de l’or, ainsi que ses répercussions bien au-delà du secteur des métaux précieux, nous ont amenés à approfondir ce sujet afin de vous aider, chers auditeurs, à mieux comprendre les facteurs en jeu et les perspectives à venir.
Pour en discuter, nous avons le privilège d’accueillir Jeffrey Schok, premier gestionnaire de portefeuille au sein de l’équipe Actions nord-américaines RBC. Jeff a consacré plus de vingt ans de sa carrière à l’analyse et à la gestion de stratégies liées à l’or et aux métaux précieux. Jeff, sachant que l’or a enregistré l’an dernier sa meilleure performance annuelle depuis 1979, peut-on dire que c’est une période particulièrement stimulante pour investir dans ce secteur ?
Tout d’abord, merci de m’avoir invité. Est-ce la période la plus stimulante que j’ai connue ? L’an dernier a été exceptionnel. Si vous m’aviez posé la question il y a un mois, je vous aurais sans doute répondu que oui, absolument — c’était particulièrement dynamique. Aujourd’hui, c’est un peu différent. Les marchés sont légèrement en baisse, mon écran affiche beaucoup de rouge, donc le contexte est un peu moins réjouissant. Cela dit, je suis très satisfait que nos porteurs de parts aient pu bénéficier de la solide performance enregistrée en 2025. Sur le plan personnel, je préfère lorsque le prix de l’or progresse de manière graduelle et soutenue. Cette volatilité accrue rend les choses un peu plus complexes à gérer. Mais dans l’ensemble, oui — j’y trouve toujours beaucoup de satisfaction.
Très bien, ravi de l’entendre. Nous reviendrons bien sûr sur les développements récents du marché — pour situer le contexte, le présent enregistrement a lieu le 19 mars. Mais pour prendre un peu de recul et poser les bases : la performance de l’or a été largement commentée au cours de la dernière année. Cela dit, pour bien cadrer la discussion, quels sont selon vous les principaux facteurs à l’origine de cette hausse — non seulement en 2025, mais depuis l’amorce de cette tendance vers la fin de 2022 ? Et comment ce cycle se compare-t-il aux précédents ?
Très bonne question. Comme vous l’avez mentionné, l’or a été un actif exceptionnellement performant l’an dernier : les prix sont passés d’environ 2 600 à 4 300 dollars en fin d’année, soit une hausse d’environ 65 %. En valeur absolue, il s’agit de la meilleure performance annuelle jamais observée, et il faut remonter à 1979 pour trouver une performance supérieure en termes relatifs.
Si l’on se replonge en 1979, on pense notamment à la révolution iranienne — un contexte marqué par des tensions géopolitiques, une crise énergétique et des embargos. Il existe d’ailleurs plusieurs parallèles avec la situation actuelle, du moins en ce qui concerne les grands thèmes et les facteurs ayant influencé le prix de l’or. Pour résumer ces dynamiques, j’aime parler des « six D » : la dette, la dépréciation monétaire, la dédollarisation, la démondialisation, la diversification — et j’en ajoute un sixième : Donald Trump II. Tous ces éléments sont interconnectés et, en 2025, ils ont agi de concert pour soutenir la thèse haussière sur l’or. Je n’entrerai pas dans le détail de chacun, mais je souhaite m’attarder brièvement à Donald Trump, que l’on décrit souvent comme un facteur qui continue d’alimenter les dynamiques des marchés mondiaux.
Il ne favorise peut-être pas le marché de l’or aujourd’hui, mais de façon générale, son influence a été déterminante. Si l’on regarde le point de départ du mouvement haussier, il coïncide avec son élection à la fin de 2024. Cela s’explique en grande partie par ses orientations politiques et ses prises de position — qu’il s’agisse de ses politiques commerciales et tarifaires, de ses programmes de dépenses, notamment le Big Beautiful Bill, ou encore de ses critiques répétées à l’égard de la Réserve fédérale et de la Cour suprême remettant en question leur indépendance. Plus récemment, le conflit en Iran s’inscrit également dans ce contexte. Dans l’ensemble, ces facteurs ont contribué à accroître le niveau d’incertitude et de volatilité sur les marchés. Or, l’or étant largement perçu comme une valeur refuge, cet environnement lui a été particulièrement favorable.
Pour revenir aux autres « D » que j’ai mentionnés et à la façon dont ils s’articulent entre eux : la dette et les déficits américains sont en hausse. Le ratio dette/PIB se détériore progressivement, et cette montée de l’endettement alimente naturellement des craintes de dépréciation monétaire. En effet, lorsque les niveaux d’endettement deviennent aussi élevés, les leviers pour les gérer à long terme sont limités : ils passent généralement par l’inflation ou par une forme de répression financière en maintenant les taux d’intérêt artificiellement bas. Ces risques de dépréciation contribuent ensuite à un autre phénomène clé : la dédollarisation.
Les pays cherchent à réduire leur dépendance à une seule devise. Et lorsque la confiance s’érode — par exemple à l’égard de la capacité ou de la volonté des États-Unis de faire face à leurs engagements dans la durée — on observe généralement un mouvement de diversification hors du dollar. Ce n’est pas nécessairement ce que l’on constate de façon marquée aujourd’hui, mais la tendance de fond demeure. Par ailleurs, la démondialisation, en fragmentant l’économie mondiale, exerce des pressions inflationnistes qui accélèrent ce processus. L’aboutissement de ces dynamiques, c’est la diversification. Banques centrales, grandes fortunes, caisses de retraite et particuliers— tous recherchent des actifs de réserve qui se situent en dehors du système financier traditionnel. Et c’est précisément là que l’or se distingue. Contrairement aux monnaies fiduciaires, il possède une valeur intrinsèque. Il ne comporte ni risque de contrepartie ni risque lié à un émetteur, ce qui en fait un actif particulièrement attrayant dans le contexte actuel.
Pour revenir aux facteurs plus traditionnels en 2025, le dollar américain s’est affaibli pendant une grande partie de l’année — et l’or présente historiquement une corrélation négative avec le dollar. On a également observé une baisse des taux d’intérêt réels et des rendements réels, avec lesquels l’or entretient aussi une corrélation négative. Ainsi, l’ensemble de ces dynamiques et de ces facteurs ont convergé pour créer un environnement particulièrement favorable à l’or. Quant à la deuxième partie de votre question — à savoir comment ce cycle se compare aux précédents —, 2025 a certes été une année exceptionnellement forte, mais le cycle lui-même a débuté bien avant.
Il a commencé dès 2022. Ainsi, la hausse de l’or est en réalité encore plus marquée : plutôt que 65 % en 2025, on parle d’un gain qui se rapproche de 200 % sur l’ensemble du cycle. C’est considérable, mais pas inhabituel lorsqu’on compare avec les cycles haussiers précédents — cela demeure cohérent dans une perspective historique. Depuis 1971 — année de la fin des accords de Bretton Woods —, on ne compte en réalité que quatre grands cycles haussiers pour l’or.
Il s’agit donc du quatrième cycle dans lequel nous évoluons. Ces cycles présentent généralement trois caractéristiques clés. Premièrement, ils sont extrêmement puissants : les rendements se chiffrent en centaines, voire en milliers de pour cent. Par exemple, entre 1971 et 1980, l’or a enregistré une hausse d’environ 2 000 %. Deuxièmement, les marchés haussiers de l’or s’inscrivent dans la durée. Ils s’étendent généralement sur une période de 5 à 10 ans, avec une certaine constance dans le temps. Enfin, troisième caractéristique : lorsqu’un cycle prend fin — et tous finissent par s’achever, l’or restant un actif cyclique —, cela se produit souvent de manière abrupte, avec des corrections marquées. Dans le cycle actuel, nous n’en sommes encore qu’aux premières années. Une progression de 200 % est significative, mais elle demeure inférieure à la moyenne historique. Rien, à ce stade, ne laisse donc penser que ce cycle soit particulièrement atypique.
Très éclairant, Jeff — merci. Nous reviendrons plus en détail sur les perspectives un peu plus tard dans l’épisode, mais j’aimerais changer d’angle et aborder la question des titres aurifères. Il existe bien sûr une forte corrélation entre l’or en tant que matière première et la performance des actions de sociétés aurifères, et cela s’est clairement vérifié en 2025.
Si l’on prend le marché canadien à titre d’exemple, le sous-secteur de l’or a contribué à près du tiers de la hausse de plus de 30 % du TSX, alors même qu’il ne représente en moyenne qu’environ 10 % de l’indice. Pouvez-vous nous expliquer comment les producteurs d’or — et, plus largement, les entreprises du secteur — bénéficient de ce contexte, et comment ils se positionnent dans cet environnement ?
Bien sûr. Comme nous l’avons mentionné, l’or a connu une excellente performance en 2025 — mais les actions aurifères ont fait encore mieux. Alors que l’or a progressé d’environ 65 %, les titres du secteur ont, en moyenne, enregistré une hausse d’environ 130 %, certains affichant des gains encore supérieurs. Cela illustre bien l’effet de levier qu’offrent les actions dans un contexte de hausse des prix des matières premières.
Fait intéressant, cette dynamique ne s’est pas limitée à une seule catégorie d’entreprises : l’ensemble du secteur en a bénéficié — producteurs, développeurs, sociétés d’exploration et sociétés de redevances. Cela dit, l’un des éléments les plus marquants en 2025 a été la performance des producteurs, portée par une expansion significative des marges.
Historiquement, les marges constituent un indicateur clé de la performance boursière, et en 2025, elles ont atteint des niveaux records. Certes, les coûts ont également augmenté, notamment les coûts des intrants et les redevances, mais dans l’ensemble, les entreprises ont su bien les maîtriser. Résultat : elles ont généré des flux de trésorerie disponibles à des niveaux rarement observés.
Dans cet environnement, elles ont donc créé d’importantes liquidités. Et ce qui est particulièrement encourageant — et que nous soutenons pleinement —, c’est la discipline dont elles ont fait preuve dans l’utilisation de ces capitaux. Elles ont investi pour maintenir leurs activités, financé une croissance mesurée, accru de façon notable leurs budgets d’exploration et, parallèlement, retourné du capital aux actionnaires. Dans l’ensemble, les entreprises du secteur évoluent dans un contexte très favorable, et on peut espérer que cette dynamique se poursuive en 2026.
Puisque nous abordons le thème des actions canadiennes, il est généralement admis que de nombreux gestionnaires actifs sur notre marché sont sous-pondérés dans le sous-secteur aurifère et, de ce fait, ont éprouvé des difficultés sur le plan de la performance relative.
Sans vous demander de vous exprimer au nom d’autres gestionnaires, auriez-vous un point de vue sur les raisons pouvant expliquer cette situation ? Pourquoi ce segment demeure-t-il encore largement sous-détenu par les gestionnaires actifs ?
Ce sont des jours comme aujourd’hui — ou des semaines comme celle-ci — où les gestionnaires de portefeuille et les généralistes trouvent très facile de ne pas surpondérer le secteur aurifère. Cela dit, vous avez tout à fait raison : en 2025, pour un gestionnaire de portefeuille cherchant à surperformer le marché, une sous-pondération en or rendait cet objectif pratiquement inatteignable. Je crois toutefois qu’il existe plusieurs raisons expliquant pourquoi, de manière générale, la plupart des investisseurs demeurent sous-exposés à l’or. D’abord, pour investir dans des titres aurifères, il faut avoir un certain degré de conviction quant aux perspectives de l’or lui-même.
L’or, en tant que placement, demeure un actif à la fois controversé et souvent mal compris. La perception n’a pas été aidée par le fait que certains investisseurs de renom ont publiquement exprimé des opinions défavorables à son égard, allant jusqu’à le qualifier de « caillou ». Il subsiste ainsi une forme de stigmate associée à sa détention, ce qui constitue, à mon avis, un premier facteur explicatif.
Deuxièmement, le secteur aurifère est hautement spécialisé. Pour les investisseurs particuliers comme pour les gestionnaires généralistes ne disposant pas d’une expertise en géologie ou en ingénierie minière, il est difficile d’en maîtriser toutes les subtilités. Il est donc, bien souvent, plus simple de l’éviter. Historiquement, l’or ne représentait d’ailleurs qu’environ 5 à 7 % de l’indice S&P/TSX, ce qui le rendait relativement facile à ignorer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui — sa pondération ayant récemment avoisiné les 15 % — sans pour autant en faciliter la compréhension.
Enfin, et sans doute de manière plus déterminante, les sociétés minières aurifères ont, au cours des dernières décennies, acquis une réputation défavorable en matière d’allocation du capital —, réputation qui, il faut le reconnaître, est en grande partie justifiée. Au cours du cycle ayant culminé en 2011, de nombreuses équipes de direction ont détruit une valeur considérable, au point où plusieurs entreprises sont demeurées en situation de stagnation pendant une grande partie de la décennie suivante. À cette époque, la priorité était quasi exclusivement axée sur la croissance, poursuivie à tout prix.
Cette quête s’est traduite par une perte de discipline, des décisions d’investissement mal avisées, ainsi que des opérations de fusions et acquisitions réalisées à des valorisations excessives, souvent sans synergies réelles. Par ailleurs, plusieurs projets — expansions et nouvelles mines — ont été approuvés sur la base d’hypothèses particulièrement optimistes afin d’en justifier la viabilité économique. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que de nombreux gestionnaires de portefeuille demeurent prudents : le secteur souffre encore d’un déficit de crédibilité, tant sur le plan de la gouvernance que de l’exécution, ce qui explique en grande partie sa sous-pondération dans les portefeuilles.
D’accord. Et vous savez, ce sont probablement les mots les plus dangereux en investissement : « cette fois, c’est différent ». Cela dit, il est possible — du moins pour l’instant — que cette affirmation se vérifie lorsqu’on compare les équipes de direction des sociétés aurifères d’aujourd’hui à celles du passé.
Vous avez évoqué l’ampleur du rebond des actions aurifères. Quel impact cela a-t-il eu sur les valorisations de ces entreprises ? Et comment situez-vous les valorisations actuelles, en termes relatifs, par rapport à la période récente ?
Les sociétés aurifères ont effectivement progressé l’an dernier, mais essentiellement dans le sillage de la hausse du prix de l’or. Si l’on considère des indicateurs de valorisation couramment utilisés dans le secteur minier, comme le ratio cours/valeur nette des actifs, celui-ci a légèrement augmenté. Toutefois, en comparaison avec les niveaux sectoriels historiques, les valorisations demeurent, à notre avis, très raisonnables. Et compte tenu du repli observé cette semaine, elles le sont sans doute davantage encore. Par ailleurs, notre analyse ne se limite pas aux indicateurs propres au secteur minier. Nous accordons également une grande importance à des mesures plus traditionnelles, comme le multiple d’EBITDA ou le rendement des flux de trésorerie disponibles.
À cet égard, nous avons récemment comparé le secteur aurifère à l’ensemble des autres secteurs. Sur la base d’un prix de l’or à 5 000 $, et aux niveaux de marché observés la semaine dernière, les sociétés aurifères apparaissaient de loin comme le segment le moins valorisé — y compris en comparaison avec les secteurs de l’indice S&P 500. Même en retenant une hypothèse plus prudente de 4 000 $ l’once et en utilisant les cours boursiers de la semaine dernière (supérieurs à ceux d’aujourd’hui), le secteur demeurait nettement sous-évalué par rapport aux autres. Le constat est similaire en ce qui concerne le rendement des flux de trésorerie disponibles. En somme, malgré la hausse du prix de l’or et celle des actions, nous estimons que les valorisations du secteur ne reflètent pas un niveau d’exubérance et demeurent, dans l’ensemble, attrayantes.
Très bien, c’est utile à savoir. Vous avez mentionné qu’il s’agit, de manière générale, d’un contexte favorable pour les sociétés aurifères — possiblement une période où la hausse des prix bénéficie à l’ensemble du secteur. Cela dit, comme vous l’avez également souligné, investir dans cet univers comporte de nombreux risques, qu’ils soient d’ordre géopolitique, opérationnel ou juridique. Dans ce contexte, une approche rigoureuse et une expertise approfondie sont essentielles pour générer de la valeur à long terme. Pouvez-vous nous expliquer comment vous et votre équipe abordez ce secteur, et quels sont les principaux critères que vous privilégiez dans votre analyse et votre sélection de titres ?
Absolument, et c’est une excellente question. Contrairement à de nombreux autres secteurs, dans l’industrie minière, il suffit souvent d’un seul actif de mauvaise qualité ou d’une décision d’allocation du capital particulièrement mal avisée pour détruire de la valeur de façon irréversible. C’est un enjeu majeur.
Pour atténuer ce risque, ou à tout le moins en réduire la probabilité, nous nous appuyons sur une approche interne structurée que nous appelons notre méthodologie des « trois piliers ». Il s’agit d’un cadre d’analyse que, selon nous, tout investisseur gagnerait à adopter.
Le premier pilier, et le plus déterminant, est la qualité des actifs. Il existe un adage dans l’industrie : la géologie fait le destin. Cela s’applique parfaitement à l’investissement minier, puisque la géologie constitue le socle de tout — et qu’un gisement de mauvaise qualité ne peut être corrigé. La nature du gisement détermine la structure de coûts, les marges, la rentabilité et, ultimement, les rendements sur toute la durée de vie de la mine.
Concrètement, nous privilégions des actifs à haute teneur — donc avec une forte concentration d’or — ou, à défaut, des actifs de plus faible teneur, mais offrant une envergure suffisante pour permettre une exploitation à faible coût.
Nous recherchons également des actifs situés dans des ressorts stables, caractérisés par un cadre réglementaire solide et une culture minière bien établie. Enfin, un élément clé réside dans le potentiel : soit un potentiel d’exploration permettant d’accroître les réserves, soit des possibilités d’expansion susceptibles de générer de la valeur additionnelle. La qualité des actifs est donc absolument fondamentale.
Le deuxième pilier est la qualité de l’équipe de direction. Même les meilleurs actifs peuvent être compromis s’ils sont mal gérés, et l’histoire du secteur en offre de nombreux exemples. Nous privilégions des équipes expérimentées, disposant des compétences pertinentes aux différentes phases de développement d’un projet.
Une équipe performante en exploration ne sera pas nécessairement la mieux placée pour exploiter une mine en production. La distinction entre les équipes de direction de grande qualité et celles qui le sont moins repose, selon nous, essentiellement sur la discipline en matière d’allocation du capital. Nous recherchons des dirigeants ayant fait leurs preuves, capables de réaliser des acquisitions créatrices de valeur et de gérer leur bilan de manière prudente, notamment en évitant un recours excessif aux émissions d’actions dans des contextes défavorables.
Enfin, le troisième pilier est la valorisation. Même les meilleures entreprises peuvent constituer de mauvais investissements si elles sont acquises à un prix inadéquat. Notre objectif est d’identifier des actifs dont la valeur est mal reconnue par le marché, souvent parce que certains leviers de création de valeur n’ont pas encore été pleinement intégrés par les investisseurs.
En revanche, nous n’hésitons pas à alléger ou à céder des positions lorsque les valorisations deviennent excessives. Le secteur minier étant fortement influencé par le sentiment et les dynamiques, il offre régulièrement des opportunités de gestion active, notamment pour optimiser les points d’entrée et de sortie.
Merci, Jeff. Cela met clairement en évidence que si la performance des sociétés aurifères est en grande partie influencée par l’évolution du prix du métal, de nombreux facteurs sous-jacents — souvent moins visibles — constituent également des éléments déterminants. Vous avez abordé la performance de l’or depuis le début de 2026 ; prenons donc quelques instants pour y revenir.
Dans l’ensemble, l’or continue d’afficher une bonne tenue : au moment où nous enregistrons, soit le 19 mars, il progresse d’environ 10 %, bien que son parcours demeure volatil. Il est par ailleurs remarquable de constater qu’à l’annonce du conflit militaire faisant intervenir les États-Unis, Israël et l’Iran, l’or ne s’est pas comporté tout à fait comme la valeur refuge à laquelle on pourrait s’attendre. Pourriez-vous nous éclairer sur les facteurs ayant alimenté la récente volatilité des marchés de l’or, ainsi que sur son comportement dans ce type d’environnement marqué par des chocs de risque ?
Oui, certainement. Comme nous l’avons évoqué, toutes les conditions étaient réunies en 2025. Le contexte a clairement évolué depuis, et certains de ces facteurs favorables ne sont plus en place aujourd’hui. En 2026, et plus particulièrement depuis la mi-janvier, le dollar américain a connu une forte appréciation — un mouvement qui s’est même accéléré au cours des dernières semaines, notamment en lien avec le conflit en Iran, comme vous l’avez mentionné.
Parallèlement, les rendements obligataires ont également progressé. De plus, les multiples baisses de taux initialement anticipées pour 2026 semblent désormais écartées, compte tenu des pressions inflationnistes potentielles. Nous assistons donc à des changements macroéconomiques significatifs. Par ailleurs, nous n’avons pas encore abordé certaines autres sources de demande. À cet égard, les achats des banques centrales ont constitué un soutien majeur pour le marché de l’or entre 2022 et 2024.
Malgré un environnement similaire — marqué par un dollar fort et une remontée des taux — ces institutions ont contribué à stabiliser le marché avec des acquisitions d’environ 1 000 tonnes par an, soit près du tiers de la production minière annuelle mondiale. Or, depuis le début de l’année, et selon les données les plus récentes pour janvier, ces achats semblent avoir nettement ralenti.
À ce stade, il est difficile de déterminer s’il s’agit simplement d’une pause ou d’un changement plus structurel. Pour ma part, j’y vois plutôt un élément positif : je m’attends à ce que les banques centrales reviennent soutenir le marché. Cela dit, si ces achats ne se concrétisent pas et que l’on demeure dans un environnement caractérisé par un dollar fort et une remontée des rendements, l’or pourrait réagir de façon plus conforme à son comportement historique dans ce type de contexte, c’est-à-dire subir une pression à la baisse.
Il faut également considérer le positionnement des investisseurs. L’or a généré des rendements importants ces dernières années, et ceux qui y étaient exposés ont, pour la plupart, dégagé d’excellents résultats. Dans ce contexte, des prises de bénéfice ne sont ni surprenantes ni inhabituelles.
Enfin, votre question sur le fait que l’or ne se comporte pas actuellement comme une valeur refuge est tout à fait pertinente et mérite qu’on s’y attarde. À mon sens, il s’agit probablement de l’un des principaux malentendus chez les investisseurs : l’idée que l’or est une valeur refuge en toutes circonstances, de manière systématique et absolue.
En réalité, lors des périodes de tension comme celle que nous traversons actuellement — en partie liées à l’Iran, mais aussi à certaines inquiétudes entourant l’IA —, plusieurs forces concurrentes peuvent exercer une pression à la baisse sur l’or malgré un niveau élevé d’aversion au risque. Cela s’explique par la nature même de l’or : il agit comme instrument de couverture contre le risque, mais aussi comme actif liquide.
En pratique, la liquidité prime souvent sur le reste. Dans les phases de correction brutales, les investisseurs ont besoin de liquidités : ils doivent couvrir des pertes, répondre à des appels de marge, faire face à des rachats et rééquilibrer leurs portefeuilles. Comme l’or est un actif très liquide et facilement négociable, il devient un candidat naturel à la vente. Il se transforme alors en source de financement plutôt qu’en valeur refuge.
C’est précisément pour cette raison qu’à court terme, l’or ne joue pas toujours son rôle de valeur refuge. Ce phénomène s’est déjà observé à maintes reprises, notamment lors de la pandémie de COVID-19 ou encore durant la crise financière mondiale de 2008. L’or a tendance à reculer en premier, du fait de sa liquidité, mais aussi à atteindre sa valeur plancher plus rapidement. S’ensuivent généralement des phases de reprise très marquées pouvant se traduire, pour les actions aurifères, par des hausses de plusieurs centaines de pour cent.
Dans cette optique, la situation actuelle peut être interprétée davantage comme une occasion. La véritable question devient : à quel moment ces ventes liées à des besoins de liquidité prendront-elles fin ? C’est typiquement à ce point d’inflexion que le positionnement sur l’or redevient particulièrement attrayant.
Merci, Jeff. C’est une mise en perspective très utile. Avant de conclure, j’aimerais que nous abordions brièvement les perspectives. Vous y avez fait référence tout au long de la discussion, notamment en évoquant le contexte historique et la durée potentielle de ces cycles. Je sais également que votre équipe raisonne en termes de scénarios et d’éventail de résultats possibles — ce qui pourrait bien se concrétiser comme ce qui pourrait décevoir. Pourriez-vous nous résumer les arguments haussiers et baissiers pour l’or dans le contexte de marché actuel ?
Oui, certainement. Comme vous l’avez mentionné, nous ne fixons pas réellement d’objectifs de prix précis. C’est un exercice assez vain compte tenu de la volatilité. En revanche, nous travaillons avec des scénarios, ce qui nous aide à orienter notre positionnement et à déterminer comment ajuster le portefeuille en fonction des différentes configurations de marché.
Dans notre scénario haussier, nous envisageons un environnement marqué par une volatilité persistante. À court terme, cette volatilité peut sembler pénalisante, mais à plus long terme, elle est généralement favorable à l’or, surtout lorsqu’elle affecte l’économie mondiale.
En effet, lorsque la conjoncture se détériore, les banques centrales et les gouvernements ont tendance à recourir aux mêmes leviers : baisse des taux, mesures de relance, expansion de la masse monétaire — autant de facteurs traditionnellement favorables à l’or. Notre scénario haussier repose donc sur un contexte où la volatilité demeure élevée, où les « six D » que nous avons évoqués continuent de jouer un rôle, et où l’on observe une accélération des flux vers les FNB, ainsi que la poursuite de la diversification des réserves par les banques centrales. Le tout dans un environnement où les taux finissent par reculer et où le dollar s’affaiblit.
À l’inverse, le scénario baissier correspond essentiellement à un apaisement du contexte macroéconomique : une volatilité plus faible, une diminution de l’incertitude mondiale et, par conséquent, un besoin moindre pour un actif refuge comme l’or. Un tel scénario pourrait, par exemple, découler d’un affaiblissement du pouvoir de perturbation de l’administration Trump à la suite des élections de mi-mandat.
À plus long terme, il pourrait également refléter un regain de confiance envers les institutions américaines — comme la Réserve fédérale ou la Cour suprême — soutenant ainsi la vigueur du dollar américain. Dans un tel environnement, la prime de risque associée à l’or tendrait à se résorber, ce qui constituerait, en somme, notre scénario baissier.
Je pense qu’il est également important de garder à l’esprit qu’il s’agit de scénarios. Dans la réalité, comme vous l’avez mentionné plus tôt, même si les prix de l’or demeurent aux niveaux actuels, voire légèrement en dessous, les sociétés aurifères restent extrêmement rentables. Dans ce contexte, est-il raisonnable de s’attendre à ce que les actions aurifères affichent une solide performance ?
C’est tout à fait juste. À mon avis, il faudrait que le prix de l’or recule jusqu’à environ 3 000 $ pour que le secteur devienne négatif en flux de trésorerie disponible. Il y a donc une marge de manœuvre importante, et je pense que le marché sous-estime largement le niveau de rentabilité actuel des sociétés aurifères. Le quatrième trimestre a été exceptionnel, avec des résultats records à plusieurs égards. Le prix moyen de l’or s’est établi autour de 4 100 $ au T4, et nous évoluons encore aujourd’hui nettement au-dessus de ce niveau. Malgré les inquiétudes suscitées par le récent repli des prix, les fondamentaux des entreprises demeurent extrêmement solides : bilans robustes, positions de trésorerie nettes pour la majorité d’entre elles. Dans ce contexte, dès lors que le marché se stabilise, il est tout à fait raisonnable de s’attendre à une bonne performance des sociétés aurifères au cours de l’année.
Nous pourrions clairement consacrer des heures à discuter de ce sujet, Jeff, mais nous allons nous arrêter ici. C’était une excellente discussion — j’ai beaucoup appris, et j’espère que nos auditeurs aussi. Je tiens à vous remercier d’avoir pris le temps de vous joindre à nous aujourd’hui.
Merci également à nos auditeurs. Nous espérons que vous avez apprécié cet épisode et que vous serez des nôtres lors d’un prochain balado. Merci à tous.
Merci.
Remarque : toute mention du « dollar » renvoie au dollar américain.
Le présent contenu est fourni à titre informatif seulement et ne constitue pas un conseil financier, fiscal, juridique ou comptable, et ne doit pas être interprété comme tel. Ni PH&N Institutionnel ni ses sociétés affiliées n’assument quelque responsabilité que ce soit à l’égard de toute perte ou de tout dommage découlant de l’utilisation des renseignements présentés dans ce balado.
Intervenant :
Jeffrey Schok, Premier gestionnaire de portefeuille, Actions nord-américaines, RBC Gestion mondiale d'actifs Inc.
Animé par :
Slava Sherbatov, Vice-présidente et gestionnaire de portefeuille institutionnel, PH&N Institutionnel
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